
Go Out! n°143
Faire la roue
Il existe des images que l’on regarde. Et d’autres qui nous regardent. Celle de Ren Hang appartient évidemment à la seconde espèce. Deux yeux humains, un œil animal, quelques plumes d’un bleu presque irréel et soudain, impossible de savoir qui observe qui. Pour notre rentrée, difficile de rêver meilleure cover. Après tout, septembre est ce drôle de mois où tout le monde revient bronzé, vaguement reposé et parfaitement décidé à faire croire qu’il a changé de vie pendant trois semaines.
Alors nous aussi, on fait la roue. Mais avec Ren Hang, évidemment, le plumage cache autre chose. Photographe de la jeunesse chinoise, des corps nus, libres, contorsionnés, enlacés à la nature et parfois aux animaux, il a construit en quelques années une œuvre où l’érotisme flirte avec l’absurde, la poésie avec la provocation, la chair avec le vivant. Mort en 2017 à seulement 29 ans, il laisse derrière lui des images qui refusent obstinément de vieillir.
Cette photographie résonne aujourd’hui avec « Modèle animal, 200 ans de photographie », présentée aux Rencontres d’Arles jusqu’au 4 octobre. Une exposition monumentale qui remonte deux siècles de relations compliquées entre notre espèce et toutes les autres. L’animal y devient tour à tour compagnon, cobaye, fantasme, miroir, trophée, modèle ou sujet politique. Sept regards structurent le parcours, de l’anatomique à l’affectif, de l’éthique au plastique, jusqu’à notre très contemporaine manie de transformer le vivant en contenu viral. Parce que même le règne animal n’aura finalement pas échappé à l’algorithme.
Et cette histoire de regard traverse justement ce numéro. Regarder autrement. Sortir du cadre. Aller voir derrière les façades, sous les plumes, entre les lignes. C’est peut-être cela, une rentrée culturelle réussie : non pas remplir frénétiquement son agenda jusqu’à l’asphyxie, mais retrouver cette petite secousse que provoque encore une œuvre lorsqu’elle nous arrête net.
Go Out! revient donc en septembre avec les pupilles grandes ouvertes et l’envie intacte d’aller gratter là où ça brille, là où ça dérange, là où ça pense. Car au fond, Ren Hang nous rappelle quelque chose que nous avons tendance à oublier à force de tout photographier : regarder est encore un acte sauvage.


















