Les étoiles sur le rivage
Pianiste superstar, Martha Argerich a fait se lever le public
@_priska_ketterer _lucernefestival
Les astres se sont donné rendez-vous au bord du lac des Quatre-Cantons pour illuminer la salle du Centre de Culture et Congrès. Les stars Martha Argerich, Yannick Nézet-Séguin et Joyce Di Donato ont pris les feux de la rampe, offrant au Festival de Lucerne deux soirées sous les étoiles, entre musique des sphères, fresque du paradis et nouveau monde.
Des Américains au Paradis
C’est un peu le titre qu’on aurait pu donner à la soirée du 30 août, tant les Etats-Unis étaient à l’honneur. Le charismatique maestro Yannick Nézet-Séguin, en habit de lumière, a tenu les rênes de la soirée. Vêtu d’un veston à sequins, ouvertement gay, épicurien –il s’est baigné dans le lac avant concert– il fait du bien et montre un exemple bienvenu dans le monde musical. A ses côtés, une véritable icône, lauréate du concours Operalia, la mezzo-soprano Joyce Di Donato, qui a notamment lancé son projet artistique In War and Peace, faisant de la musique un instrument d’harmonie, au lendemain des attentats de 2015 à Paris. Tous deux se produisent très régulièrement au Metropolitan Opera de New York, elle sur scène, lui en fosse, à la fête de l’Orchestre attitré. Tous trois étaient présent ce soir-là. Un casting exceptionnel, et rare, puisque la formation était venue la dernière fois… il y a 25 ans. Une évidence aussi, puisque Gustav Mahler avait été accueilli en star à New York, après une fin viennoise difficile.

Fidèle à la tradition germanique des poèmes repris en chant, le compositeur autrichien s’est inspiré de Friedrich Rückert pour les Knaben Wunderhorn et les Rückert Lieder. Un cycle vocal avec orchestre et pourtant intime, optimiste et joyeux, sans doute le reflet de la relation naissante entre Gustav et Alma. Dans cette série, Joyce Di Donato déploie un chant à l’excellente prononciation (si importante en poésie), au chant maîtrisé, par exemple dans son dialogue avec le cor en deuxième partie. Elle se révèle impériale dans le registre plus grave («Um Mitternacht »), accompagnée par l’élégante flûte traversière et le chaleureux hautbois. La dernière strophe «Ich bin der Welt abhanden gekommen» est un bijou de grâce suspendue, évoquant la solitude apaisée, où cor anglais et violon solo nous invitent à (re)penser le rapport au monde.
Heureuse symphonie
Plus joyeuse, moins grave, peut-être moins philosophique que d’autres symphonies, la 4ème de Mahler reflète une vie pas encore frappée des sorts du destin (il devra quitter la direction du Hofoper après une campagne antisémite, sa fille meurt très jeune, on lui diagnostique une maladie grave). L’œuvre présentée ce soir là à Lucerne est une invitation au Paradis, dans une partition de chambre, sans cymbales ni Tuba (si si, c’est possible). Pour être très honnête, cette 4ème symphonie mérite d’être écoutée en salle, où Yannick Nézet-Séguin a fait des merveilles ! Dès le premier mouvement, où l’on passe « des Alpes au café viennois » selon les mots du conférencier du festival, premiers violons répondent aux seconds placés astucieusement de chaque côté, offrant un formidable crescendo de fin. Après une deuxième partie offrant belle place au trompettiste solo, place au mouvement le plus important, le troisième. Les grands mouvements des cordes emmenés par le maestro offre une phase méditative, harmonieuse, avec le cor anglais et le violoncelle solo notamment, réveillée par le timbalier. Et place à Joyce Di Donato qui se révèle dans la dernière partie, entre airs alpins et sonorités exotiques. Cela rappelle une vérité : comme pour un vin, le chant a besoin de temps pour s’ouvrir et déployer ses saveurs. Et la mezzo-soprano est si à l’aise dans ce « chant orchestral », entre naïveté enfantine, vision de Paradis, espièglerie et « Happy ending » selon les mots du critique Thomas May. La transcendance reprend sa place, avec une fin jouée aux contrebasses et à la harpe, c’est tout.
La charismatique diva Joyce Di Donato a conquis la salle du KLL ©_manuela_jans_lucernefestival
Œuvres américaines
« Une des compositrices les plus défricheuse et surprenante du XXIe siècle », c’est ainsi que le New York Times Missa Mazzoli, dont on jouait le même soir la Sinfonia (for orbitingspheres). Son œuvre à l’esprit minimal, jouant de répétition, aux airs de films qui rappellent Wagner… et Mahler, incarne bien cette musique américaine. Ce répertoire était aussi à l’honneur de lendemain, avec Chairman Dances, du tutélaire John Adams, une pièce entre Jazz, foxtrot et percussions, où le minimalisme côtoie les airs populaires, qui l’a aidé à préparer son opéra Nixon in China (1987). On pourrait regretter que le festival n’ait pas programmé une pièce nord américaine plus importante, par exemple Appalachian Spring d’Aaron Copland.
Martha est là
Le 31 août donc, place au Müncher Philharmoniker, le maestro Lahav Shani et surtout Martha ! Martha Argerich de Buenos Aires, 85 ans, gagnante du Concours de Genève 1957, du concours Chopin en 1965, arrivée la première fois au festival de Lucerne en 1969, est la star supernova. Et elle sait se fait attendre ce soir-là, après les Chairman Dances… pendant plusieurs longues minutes, faisant croire peut-être à une annulation de dernière minute, elle qui avait renoncé à un concert il y a quasiment un an jour pour jour, ici, à Lucerne. Frémissement. Murmures. Soulagement : elle arrive, applaudie par une salle du KKL toute acquise. Elle jouera ce soir-là le Concerto pour piano n°2 de Beethoven, aux accents encore mozartiens et classiques, avant qu’il ne bascule vers son langage romantique, une transition définitivement marquée avec la Symphonie n°3. Ici, une version de chambre, intime, où Martha Argerich déploie un jeu tout en précision, vivacité et une telle assurance. Dans le deuxième mouvement, elle joue avec le flûtiste (Herman van Kogelenberg) et tous se rassemblent avec délicatesse, offrant une fin éthérée, aérienne. Cabotine, fidèle à sa réputation d’accélérer le tempo, elle démarre le 3ème mouvement sans attendre, avec un jeu rapide, cristallin. L’œuvre terminée, le public se lève, conscient peut-être qu’il a vu sa chère Martha pour une dernière fois ?
Après l’entracte, on passe à une œuvre de maturité de J.Brahms, la Symphonie n°4. Très rythmique, harmonique, d’une lecture indéniablement verticale, l’œuvre contient peu de lignes mélodiques. On n’y fait pas les présentations, on entre dans le vif, à vif. On pourrait dire que le répit y est de courte durée, la douceur rare. Cela demande une attention soutenue des Müncher Philharmoniker et du maestro Lahav Shani, passé notamment chez Barenboim et lauréat du concours Mahler en direction d’orchestre (2013). Ça commence très bien, avec les cordes à l’unisson, vibrantes, charismatiques, qui énoncent le premier thème avant d’y revenir. Les cors attaquent l’ouverture du deuxième mouvement avec autorité, suivi de la flûte traversière et la clarinette, accompagnées par des pizzicatos sonores. La musique déroule une succession d’accords, puis les timbales infusent une tension chuchotée, appelé à croître, suivies des cordes et des bois. Après une troisième mouvement très rythmique, le 4ème se joue comme un clin d’œil à J.S. Bach et à la Passacaglia. Mais la battue du maestro interpelle. Devant la taille de l’orchestre (6 contrebasses, 12 seconds violons) et l’exigence de la partition, on est surpris de voir Lahav Shani diriger sans baguette, à la gestique parfois nonchalante, laissant beaucoup de pression au premier violon solo et au timbalier (Stefan Gagelmann). Un peu trop ?