Béchir Boussandel : des racines et des ailes
Des territoires en fusion, là où la couleur déborde des frontières © DR
La glaneuse huile et acrilyque sur toile 300X200 CM
Entre deux rives, Béchir Boussandel ne choisit pas : il sème, superpose et sublime. France et Tunisie deviennent des sédiments de mémoire, la Méditerranée un territoire sans bord, le soleil se dédouble et les ombres désobéissent. Avec L’ombre du soleil, à TRIBE Gallery, l’artiste prend de la hauteur pour mieux effacer l’horizon. Sous son pinceau, les hommes attendent, les couleurs dérivent et les oiseaux traversent un monde que nos frontières n’ont pas encore réussi à mettre en cage.
Deux rives, un même rivage
Chez Béchir Boussandel, la géographie ne se découpe pas : elle se dépose. Une strate après l’autre, un souvenir sur une lumière, une rive sur l’autre. France, Tunisie, Europe, Afrique : moins des territoires à départager qu’une cartographie intime à recomposer. Longtemps, l’artiste peint dans le nord de la France puis à Paris. Jusqu’à ce que la Tunisie fasse irruption dans son travail et en bouleverse presque toute la grammaire. « Mon travail a complètement changé dès l’instant où j’ai commencé à travailler en Tunisie », confie-t-il. La lumière réchauffe sa palette, la couleur gagne du terrain, la chaleur transforme son geste. Même l’architecture s’en mêle.
Béchir Boussandel devant sa nuée : un oiseau par jour, comme un rituel pour prendre le large ©DR
À Bizerte, les toits plats deviennent atelier à ciel ouvert. Boussandel y déploie ses toiles, travaille avec l’eau et laisse soleil, chaleur et air provoquer leur propre alchimie. Le climat n’est plus seulement autour de l’œuvre : il entre dedans. Le territoire cesse d’être décor pour devenir co-auteur. Pendant longtemps, les toiles commencent ainsi leur existence en Tunisie avant d’être roulées et emportées jusqu’à Paris, où l’artiste les reprend à l’huile. Elles voyagent donc avant même de parler du voyage. Bizerte dans leurs fibres, Paris dans leurs pigments, et entre les deux cette traversée qui imprègne déjà la matière. Aujourd’hui, Boussandel vit davantage à Tunis et y accomplit l’ensemble du processus. Mais ce mouvement initial demeure comme une mémoire enfouie sous la peinture.
Se perdre pour mieux peindre
Le toit n’est pourtant que le premier souffle de l’œuvre. « Cette partie me donne vraiment le dessin, la dynamique du tableau », précise-t-il. Une fois revenu à l’atelier, il reprend la toile, intensifie les couleurs, en change parfois totalement la tonalité. Puis apparaissent les personnages, les objets, les soleils. Et enfin l’ombre. Elle est ce fil sombre qui recoud ses deux langages, celui de l’abstraction et celui de la figuration. Une couture entre ce que l’on reconnaît et ce que l’on ressent.
Quand l’abstraction prend de la hauteur, le paysage perd ses frontières ©DR Claire de lune huile et acrilyque sur toile 100X130 CM
Reste l’éternelle question du peintre : quand s’arrêter ? Boussandel n’a pas vraiment de réponse. Et c’est peut-être précisément là que commence sa recherche. Il aime que l’œuvre lui échappe suffisamment pour encore pouvoir le surprendre. Dans ses bas-reliefs aussi, la couleur dicte progressivement le pli, la courbe, le mouvement, sans qu’il sache exactement quelle forme apparaîtra. « Pour un artiste, c’est vraiment intéressant de ne pas savoir », glisse-t-il. Une profession de foi presque. Chez Boussandel, perdre le nord n’empêche jamais de trouver sa voie.
Quand le soleil fait de l’ombre
Même le titre de l’exposition chez Tribe joue à désorienter : L’ombre du soleil. Un paradoxe que l’artiste savoure puisque, rappelle-t-il, « le soleil n’a pas d’ombre. C’est nous qui avons une ombre grâce à lui ». Mais derrière la pirouette poétique se cache une vraie problématique picturale. Boussandel a fait disparaître la ligne d’horizon. Ses territoires sont vus d’en haut. Sans horizon, plus de ciel. Et sans ciel, où placer le soleil ? Plutôt que résoudre l’équation, il dérègle les astres. Dans certaines œuvres, deux soleils cohabitent. Les ombres s’élancent dans des directions contradictoires comme si plusieurs heures, plusieurs lieux et plusieurs lumières s’étaient glissés dans le même instant. Une sorte de décalage horaire pictural, qui résonne forcément avec la trajectoire d’un artiste partagé entre plusieurs géographies.
Deux toiles, plusieurs soleils : chez Boussandel, même les ombres perdent le nord et l’orient ©DR
Mais « partagé » serait presque le mauvais mot. Car Boussandel ne vit pas cette pluralité comme une fracture. Lorsqu’il évoque ses appartenances, il parle plutôt de « sédiments », de quelque chose « qui s’accumule », une richesse qu’il considère comme « une chance et une force ». Pas de moitié française contre une moitié tunisienne, donc. Des couches qui s’ajoutent jusqu’à fabriquer un territoire nouveau.
Prendre de la hauteur, perdre les frontières
Cette géographie intime explique peut-être pourquoi ses territoires semblent ne jamais vouloir finir. Les silhouettes humaines y sont minuscules, presque avalées par la couleur. Non pour raconter l’insignifiance de l’homme, mais pour donner davantage d’espace au mouvement, à la matière et à cette étrange quiétude que recherche l’artiste. Boussandel bouleverse surtout notre position de spectateur. Formé à une tradition occidentale où le paysage se construit à hauteur d’homme, il retire la ligne d’horizon et nous fait symboliquement décoller. À vol d’oiseau, la perspective change. Et les frontières avec elle.
Lors d’un vol entre Tunis et Alger, raconte-t-il, rien dans le paysage ne permet de savoir précisément où finit la Tunisie et où commence l’Algérie. Les reliefs demeurent, la terre continue, mais la ligne politique s’évapore. Vue du ciel, la géographie subsiste. La frontière, elle, perd pied. Ses tableaux obéissent au même principe. Ils pourraient se prolonger au-delà de leur cadre puisque, comme il le dit joliment, « la seule chose qui les arrête, c’est le bord du tableau ». Et lorsqu’on lui demande ce qui demeure après avoir supprimé horizon et frontières, Boussandel revient à l’essentiel : « La peinture. La couleur et la peinture. »
La couleur prend forme, se plie, se déploie : la peinture sort du cadre ©DR
La Méditerranée pour territoire
Entre l’Afrique et l’Europe coule pourtant une mer que l’on s’obstine à regarder tantôt comme une séparation, tantôt comme un passage. Pour Boussandel, la question est presque plus simple : « La Méditerranée, c’est vraiment mon territoire. » Une mer pour maison. Plusieurs rives pour racines.
Cette fascination cartographique déborde désormais du tableau. À partir de briques rouges semblables à celles que l’on retrouve en Tunisie, l’artiste recompose des cartes. Après avoir travaillé sur les pays africains, il imagine aujourd’hui la Méditerranée. Avec une petite subversion chromatique : lui retirer son bleu. Privée de la couleur par laquelle nous avons appris à l’identifier, la mer devient soudain une forme familière et pourtant étrangère. L’œil reconnaît une carte sans immédiatement savoir ce qu’il regarde. Changer la couleur pour brouiller la carte. Brouiller la carte pour déplacer nos certitudes.
Adossés au vide
Ce déplacement se retrouve jusque dans ses sculptures. Des silhouettes adoptent la posture familière de celui qui s’appuie contre un mur. Sauf qu’il n’y a plus de mur. Boussandel l’a retiré. Ne reste que le corps, suspendu dans son attente. Une temporalité qui l’obsède depuis longtemps. Étudiant, il travaillait déjà autour des cages d’escalier et des arrêts de bus, ces lieux conçus pour passer mais que l’on détourne parfois pour rester. Il observe ces jeunes qui s’installent dans un abribus sans attendre le moindre bus. À Marrakech, lors d’une résidence, c’est un vieil homme accroupi pendant des heures au même endroit qui capte son attention. Une manière, dit-il, de « faire partie du monde sans en faire partie ». En supprimant le mur de ses sculptures, il pousse l’idée plus loin encore. Plus d’architecture à laquelle appartenir, plus de maison pour assigner le corps à une adresse. Le lieu devient simplement celui où l’on se trouve. Un homme, du vide et toute la place du monde.
Adossé au vide : quand le mur disparaît, l’attente devient territoire ©DR
Mille oiseaux pour prendre le large
Puis soudain, sur le mur de TRIBE Gallery, le territoire prend des ailes. Près d’une centaine d’oiseaux s’y déploient. Une fraction seulement d’une nuée commencée il y a environ deux ans et demi, lorsqu’une résidence ne permet pas à Boussandel de peindre comme il en a l’habitude. Il s’impose alors un rituel : un oiseau par jour, au minimum. Depuis, à la sortie de sa chambre à Tunis, une table et quelques aquarelles l’attendent chaque matin. Avant le café, avant les appels, parfois même avant d’avoir complètement atterri de la veille, il peint son oiseau. Certains jours en voient naître quatre ou cinq. Plus d’un millier auraient aujourd’hui pris leur envol.
Tous sont datés. Certains légers et délicats, d’autres plus nerveux. Des sortes de météos intérieures dont l’artiste ne découvre parfois le climat qu’après coup. Mais derrière la poésie du rituel affleure encore cette obsession des territoires. La série naît précisément au moment où Boussandel travaille sur les frontières de la Méditerranée. L’oiseau devient alors un délicieux contrebandier géographique. Il traverse. Sans visa. Sans douane. Sans demander à quelle rive il appartient. Une diaspora de papier, une migration à l’aquarelle.
Une diaspora de papier : des oiseaux sans visa, sans douane, sans frontière ©DR
Politique en sourdine, poésie en pleine lumière
Il serait facile de lire tout cela comme un manifeste politique. Migration, identité, territoire, frontières : le vocabulaire est là. Mais Boussandel préfère déplacer plutôt que dénoncer, suggérer plutôt qu’asséner. « Je suis plutôt du côté de la poésie que du côté de la politique », insiste-t-il. Et c’est peut-être précisément ce qui rend son œuvre politique malgré elle. Rien n’y est martelé. Les idées circulent sous la surface, comme les courants sous la Méditerranée.
À Genève, pour sa première exposition suisse, cette géographie mouvante trouve un écho presque malicieusement approprié. Ville internationale, diplomatique, bardée de frontières symboliques autant qu’administratives, elle accueille un artiste qui passe son temps à les dissoudre. Lui retient surtout autre chose du vernissage : la diversité des visiteurs et la manière dont des personnes venues d’horizons différents ont projeté leur propre histoire sur ses œuvres. Plus ses territoires deviennent anonymes, plus ils deviennent universels.
Un jour, un oiseau, une émotion : Boussandel donne des ailes à ses humeurs ©DR
L’ombre lui va si bien
Reste une dernière frontière à soumettre à Béchir Boussandel. S’il pouvait en effacer une ? Cette fois, pas d’abstraction : « Celle entre l’Afrique et l’Europe, c’est sûr. » Et entre l’ombre et le soleil, où se situe-t-il lui-même ? L’artiste se dit plutôt homme de l’ombre. Ironie lumineuse : il a choisi un métier qui l’oblige à s’exposer. Alors il cherche l’entre-deux. Cet endroit où semblent également vivre ses œuvres, quelque part entre abstraction et figuration, France et Tunisie, départ et attente, maîtrise et hasard, ombre et lumière.
Béchir Boussandel ne peint finalement peut-être ni un pays ni un paysage. Il peint ce qui demeure lorsque les lignes s’effacent : des mémoires qui se sédimentent, des couleurs qui dérivent, des origines qui se mêlent sans jamais se renier. Un monde où appartenir ne signifie plus choisir, où l’ailleurs peut aussi être chez soi, où l’horizon disparaît pour mieux laisser l’infini entrer dans la toile. Car les frontières sont peut-être moins des lignes qui séparent les terres que celles que les hommes dessinent dans leurs têtes. Et tandis que nous persistons à découper le monde pour tenter de le posséder, ses oiseaux nous rappellent, d’un battement d’ailes que certaines frontières n’existent finalement que parce que nous avons décidé d’y croire.
Béchir Boussandel – L’ombre du soleil
Tribe Gallery
23, rue de Montchoisy, 1207 Genève
Exposition depuis le 16 septembre 2026
tribe-gallery.com