La vie en strass
Un café à emporter recouvert de strass, des cristaux au coin des yeux, une coque de téléphone qui brille à trois mètres et, pourquoi pas, un gâteau entièrement serti de faux diamants. Non, nous ne sommes pas retombés en 2004 après une nuit passée à regarder MTV. Quoique. Depuis quelques mois, la Gen Z semble bien décidée à remettre un peu de brillant dans un quotidien parfois trop beige. Son nouveau terrain de jeu porte un nom : le whimsy. Une tendance maximaliste, nostalgique et légèrement régressive qui remet les paillettes, les cristaux et les accessoires kitsch au centre de la table. Ici, pas question de jouer la carte de la discrétion. Plus ça brille, plus ça fonctionne.
Le phénomène de whimsy a gagné en visibilité après les 29 ans de Kylie Jenner. Pour son anniversaire, la star a imaginé une soirée digne d’un rêve de princesse version années 2000 : rose à profusion, plumes, diadèmes et gâteaux spectaculaires, dont l’un entièrement recouvert de strass. Un décor qui convoque immédiatement l’imaginaire de Britney Spears, Paris Hilton et des goûters d’anniversaire où l’on sortait les stickers les plus précieux du tiroir. Depuis, l’esthétique s’est propagée bien au-delà des soirées à thème. Les strass s’invitent désormais sur les produits de beauté, les accessoires et même les gobelets de café.
Trop, c’est précisément le concept
Pendant plusieurs saisons, la mode nous avait habitués à chuchoter. Du beige, des coupes parfaites, des logos invisibles et un quiet luxury transformé en véritable art de vivre. Avec le whimsy, changement radical d’ambiance : on ressort les bijoux fantaisie, les textures irisées, les maquillages colorés et tout ce qui pourrait vaguement réfléchir la lumière.
La tendance s’inscrit dans un mouvement plus large de retour vers une mode joyeuse et décomplexée. Sur scène, certaines pop stars en ont déjà fait leur terrain de prédilection. Zara Larsson multiplie les silhouettes scintillantes et les maquillages hauts en couleur, tandis que Sabrina Carpenter cultive depuis plusieurs saisons cette allure de princesse glamour, quelque part entre pin-up, poupée et héroïne de comédie romantique. Une esthétique aux antipodes du minimalisme clinique qui a longtemps dominé Instagram.
Le principe du whimsy est finalement assez simple : partir d’un objet parfaitement banal et lui offrir une deuxième vie, beaucoup moins raisonnable. Un miroir ? On lui colle des cristaux. Une paire de lunettes ? Quelques charms. Une manucure ? Des perles, des étoiles et des strass, évidemment. Même le gobelet du café du matin peut devenir un petit objet de collection. C’est excessif, parfois franchement kitsch, mais c’est justement ce qui fait tout son charme. Là où le minimalisme cherche l’équilibre parfait, le whimsy préfère l’accumulation. Il n’essaie pas vraiment d’être chic. Il essaie surtout d’être fun.
Sur TikTok, cette envie de tout customiser est devenue suffisamment importante pour transformer le whimsy en véritable micro-tendance. Vogue relevait en août que le hashtag comptabilisait déjà plus de 600 000 vidéos. Une esthétique facile à adopter, puisqu’elle ne demande finalement qu’un peu de colle, quelques strass et une bonne dose de lâcher-prise.
Retour vers 2005
Difficile également de parler de whimsy sans évoquer la gigantesque machine à nostalgie qu’est devenue la mode ces dernières années. Après les jeans taille basse, les ballerines, les charms de téléphone ou encore le retour improbable des feuilles Diddl, la Gen Z continue de fouiller dans les souvenirs des années 2000. Le whimsy touche peut-être justement quelque chose de plus intime que la simple tendance mode. Il rappelle les trousses couvertes de stickers, les carnets décorés au gel pailleté, les ateliers scrapbooking et toutes ces heures passées à personnaliser absolument tout ce qui pouvait l’être.
Une forme de DIY sentimental, en somme
Car derrière les strass se cache aussi une envie très contemporaine : retrouver des objets qui ne ressemblent pas à ceux de tout le monde. À l’heure où les mêmes vêtements, les mêmes cafés et les mêmes intérieurs circulent en boucle sur nos feeds, personnaliser devient presque une petite manière de reprendre le contrôle.La règle non officielle pourrait tenir en une phrase : si quelque chose peut être décoré, alors pourquoi le laisser tranquille ? Le téléphone, le sac, le miroir de poche et même les écouteurs deviennent alors de minuscules supports d’expression. Pas besoin de révolutionner son dressing : parfois, cinq strass et une breloque en forme de cerise suffisent.
Une tendance qui refuse de grandir
Il y a aussi quelque chose de délicieusement enfantin dans cette obsession du brillant. Et ce n’est probablement pas un hasard. La Gen Z entretient depuis plusieurs années une relation très libre avec les codes de l’enfance : peluches accrochées aux sacs, bijoux en plastique, barrettes colorées, figurines à collectionner ou accessoires dignes d’un coffre à jouets. Le bon goût traditionnel laisse progressivement la place à quelque chose de beaucoup plus affectif. Un objet peut être absurde, inutile ou légèrement ridicule et malgré tout devenir désirable simplement parce qu’il provoque une émotion.
Le whimsy fonctionne exactement comme cela. Il autorise à aimer quelque chose uniquement parce que c’est joli, drôle ou réconfortant. Pas besoin de discours très sérieux sur l’élégance intemporelle. Et finalement, il y a peut-être quelque chose d’assez libérateur dans cette manière de remettre la fantaisie au centre. Après plusieurs années dominées par le minimalisme, le clean girl look et les dressings parfaitement coordonnés, la tendance semble dire qu’on peut aussi avoir envie d’être un peu trop. Trop brillante, trop rose, trop chargée. Et alors ?
Mettre des paillettes dans son mardi
Le véritable succès du whimsy tient peut-être là : il ne transforme pas seulement notre manière de nous habiller, mais surtout notre manière de regarder les petites choses. Mettre des strass sur son gobelet ne changera probablement pas le monde. Mais cela peut rendre le café de 8 h 12 légèrement plus amusant. Ajouter trois étoiles sur son maquillage ne résoudra aucun problème existentiel, mais fera peut-être sourire dans le miroir avant de sortir. Et dans une époque où tout semble devoir être utile, rentable, esthétique et parfaitement optimisé, faire quelque chose simplement parce que cela nous amuse paraît presque subversif.
Alors oui, le whimsy est kitsch. Oui, il rappelle parfois le rayon loisirs créatifs d’une papeterie en 2006. Et oui, certaines créations mériteraient probablement d’être vues uniquement avec des lunettes de soleil. Mais c’est précisément pour ça qu’on l’aime.

