Van Brugel, retour vers leur futur
Téléphone « brique », mobilier en bois précieux et objets d’époque : chez Van Brugel, les années 70, 80 et 90 continuent de décrocher la ligne (c) DR
Ils sont nés à l’ère du Wi-Fi mais leur cœur bat en Technicolor. Une chaîne hi-fi dans un coin du salon, un Polaroid dans la poche arrière et une Daytona Paul Newman au poignet. Harris Skandalakis, Thery Couturier et Malek Youssef semblent avoir raté leur correspondance temporelle. Faute de machine à remonter le temps, les trois rétro-kids genevois ont créé Van Brugel: une galerie qui ressuscite les années 70, 80 et 90 à travers des montres patinés, du mobilier de caractère stylé et des œuvres d’art qui ont une chose devenue rare : une âme.
Une adresse qui sent la cire, les histoires et les coups de cœur. Le genre d’endroit où l’on vient regarder l’heure et où l’on finit par perdre la notion du temps.
Les montres ont leurs collectionneurs. Les tableaux ont leurs amateurs. Le design a ses aficionados. Chez Van Brugel, tout ce petit monde s’est donné rendez-vous autour d’un café imaginaire et a décidé de cohabiter. Le résultat ressemble à un salon de collectionneur sous dopamine vintage. Ici, une Heuer Autavia y partage l’affiche avec une toile chinée au coup de cœur, un fauteuil italien des années 70 converse avec une sculpture, tandis qu’une pile de vieux magazines semble rappeler que le bon goût ne naît pas toujours dans les algorithmes. Ici, les objets ne sont pas rangés par catégorie mais par affinité.
(De gauche à droite) Harris Skandalakis, Malek Youssef et Thery Couturier dans leur capsule temporelle genevoise. Trois rétro-kids réunis par une même passion pour les objets qui ont déjà une histoire à raconter (c) DR
Van Brugel est né comme naissent souvent les plus belles histoires : sans business plan de cinquante pages ni brainstorming sous PowerPoint! Juste trois amis, beaucoup de passion et une fâcheuse tendance à s’échanger des montres, du mobilier, des œuvres et des idées à longueur d’année. D’un côté, Harris Skandalakis, fondateur de Mendel Watches, qui traque les garde-temps vintage avec l’enthousiasme d’un chercheur d’or. De l’autre, Malek Youssef, créateur de Cyclops Design, dont le quotidien consiste à dénicher mobilier et objets de caractère. Entre les deux, Thery Couturier complète le trio. À un moment, il ne manquait plus qu’un toit pour réunir toutes leurs obsessions.
« Nous sommes nostalgiques d’un passé que nous n’avons jamais vécu », résume Malek.
La formule pourrait sembler paradoxale. Elle est pourtant partout. Dans cette moquette qui n’essaie pas d’être discrète. Dans ces objets qui portent les stigmates du temps avec panache. Dans cette fascination assumée pour les années 70, 80 et 90. Là où certains voient de l’usure, eux voient du caractère. Là où d’autres cherchent le neuf, ils traquent l’histoire.
Montres, tableaux, luminaires et mobilier composent un cabinet de curiosités où l’art, le design et l’horlogerie vintage dialoguent sans complexe (c) DR
Car Van Brugel est aussi une petite déclaration de guerre à la dictature du parfait. Ici, les rayures ne sont pas des défauts. Elles sont des souvenirs. Une patine devient une signature. Une montre qui a traversé plusieurs décennies possède davantage de conversations à raconter qu’un modèle fraîchement sorti de son écrin. « Achetez ce qui vous touche », insiste Malek. Un conseil presque subversif à une époque où l’on parle parfois davantage de valeur de revente que de plaisir.
Cette philosophie se retrouve également dans la sélection artistique. Certaines œuvres sont signées par des artistes reconnus, d’autres beaucoup moins. Peu importe. Chez Van Brugel, le pedigree passe après l’émotion. Le trio préfère un tableau capable de provoquer un arrêt net qu’une signature achetée pour impressionner les invités au dîner. Une approche qui rappelle celle de leurs montres : ce qui compte n’est pas tant ce que l’objet vaut que ce qu’il raconte.
Une pendulette Cartier vintage parmi les trésors soigneusement sélectionnés par Van Brugel. Ici, le temps se collectionne autant qu’il se contemple (C) DR
Et c’est sans doute là que réside le charme du lieu. Dans cette capacité à faire cohabiter les passionnés d’horlogerie, les amateurs d’art, les amoureux du design et les simples curieux. On entre pour regarder une montre. On se surprend à parler peinture. On s’arrête devant un fauteuil. On finit par évoquer un souvenir d’enfance ou un film oublié. La galerie fonctionne moins comme un commerce que comme un salon où les objets servent de prétexte aux rencontres.
À l’heure où tout devient plus rapide, plus lisse et plus interchangeable, Van Brugel prend le contre-pied. La galerie célèbre les aspérités, les traces du temps et les objets qui ont déjà eu une vie avant d’atterrir entre ces murs. Une drôle d’idée dans un monde obsédé par le neuf. Pourtant, il suffit d’observer les visiteurs ralentir, s’attarder et repousser le moment de franchir à nouveau la porte pour comprendre que quelque chose fonctionne ici. À force de courir après le futur, on oublie parfois que le passé avait sacrément de l’allure.
Van Brugel
14 boulevard James-Fazy, 1201 Genève
Ouvert uniquement le jeudi de 11h à 20h et sur rendez-vous