La force du destin
Le maestro Gianandrea Noseda, en symbiose avec le Verbier Festival Orchestra, et Mikhaïl Pletnev au piano (c) Nicolas Brodard
Une symphonie, un concerto, un programme assez classique le 30 juillet dernier au Verbier Festival. Si la première est censée montrée l’image d’ensemble et le second la virtuosité d’un-esoliste, c’est l’inverse qui s’est passé ce soir-là sous la tente des Combins, contre l’évidence. Le 6ème de Mahler et un Concerto pour piano n°2 de Chopin étaient à l’affiche, avec Gianandrea Noseda à la baguette et Mikhaïl Pletnev au clavier. Une soirée à se jouer du destin ?
Talent nonchalant
Mikhaïl Pletnev a ouvert le concert avec le Concerto pour piano n°2 de Chopin, une œuvre que le Polonais a composé juste avant son départ pour la France et avant le n°1 (si si). Le pianiste russe y a donné ce soir-là une version arrangée de sa main, dont on peine franchement à saisir l’intérêt. Il maîtrise la partition avec allant, déploie un jeu brillant, parfois cantabile, sans difficulté. C’est peut-être l’écueil, puisqu’il insère des trilles, des traits maniérés, des effets de coquetterie, qui font perdre la ligne… et l’émotion. Ce concerto est pourtant la déclaration d’amour d’un jeune compositeur de 19 ans, au style romantique exacerbé (on peut penser aux versions de Yundi Li, Rafał Blechacz ou KrystianZimermann). A noter toutefois un esprit dansant au dernier mouvement en trois temps à l’allure d’une valse. On soulignera d’ailleurs l’attaque altière au cor de Ruben Hudnik. Malgré un Verbier Festival Orchestra à l’écoute, disponible, le pianiste semble assez nonchalant. Une impression confirmée, puisque son bis sera… une reprise du dernier mouvement. On regrette alors l’émouvante et puissante interprétation du même concerto en 2012, dans cette même salle, par Daniil Trifonov.
Virtuosité orchestrale
« Less is more » ? Connaît pas. Gustav Mahler n’aurait sans doute pas suivi le célèbre motto de Mies van der Rohe. Et sa Symphonie n°6 montre son amour des effectifs larges avec de nombreux musicien-ne-s et pupitres (12 premiers violons, 6 contrebasses et autant de cors). Un monument pour Gianandrea Noseda, célèbre chef italien qui a notamment été directeur musical de l’Opernhaus Zürich et du Teatro Regio de Turin et actuellement à la tête du National Symphony Orchestra au Trump Kennedy Center. Dans les Combins, le maestro dirige un Verbier Festival Orchestra à très grand format avec sa gestuelle très saccadée, de bas en haut, assez particulière, donnant de sa personne et rapidement en sueur. Les jeunes musiciens venus du monde entier (de la Nouvelle-Zélande aux Etats-Unis en passant par la Corée du Sud et le Vénézuéla) semblent apprécier leur capitaine et jouent avec une rare cohérence cette symphonie « Tragique ».
Les attaques énergiques des cordes, aux coups d’archet totalement synchrones, donnent tout de suite le ton du premier mouvement aux allures de marche. Suivent les phrasée plus fluides, puis les entrées des cuivres, notamment l’élégant solo de la trompette (João Pedro Moreira Fernandes). Les battues des premiers violons répondent aux seconds, puis le charmantcor solo (Simon Kandel) dialogue avec l’élégiaque Joohye Lee au violon, avant d’être repris par les vibrantes contrebasses. On passe sans attendre au 2ème mouvement, Scherzo, alors que d’autres versions placent l’Andante moderato en seconde position. Avec ses appels et échos de tous côtés, il rappelle par beaucoup le 2ème mouvement de la 9ème Symphonie du même compositeur, entre cadences rythmées et lignes mélodiques. Par moments, cuivres et bois se montrent narquois, aigre-doux, dans des sonorités typiquement mahlériennes. Scherzone veut-il pas dire « plaisanterie » en italien ? Arrive la respiration bienvenue de l’Andante, avant l’énergique finale. Les débuts se font légers, les bois dialoguent en douceur, notamment la clarinette basse (Mathias Landeau), la flûte traversière (Julin Cheung) et le hautbois si raffiné (Pedro Pais Capelao). Leurs murmures sont une pure délicatesse. Les cordes et cuivres reviennent par grandes ondes émouvantes. On atterrit tout simplement, dans une fin qui évoque les derniers mots de Victor Hugo dans son poème Éclaircie : « Tout est doux calme, heureux, apaisé ». Le maestro reprend son souffle.
(c) Nicolas Brodard
Le destin frappe à la porte
Un mouvement aussi long qu’une symphonie des premiers romantiques, l’Allegro Moderato demande énormément d’énergie et de cohésion des musiciens du VFO, et ils y parviennent amplement sous l’énergique direction de Noseda. Mention spéciale aux trombones qui s’affirment crânement. Les percussions s’en donnent à cœur joie : grosse caisse, timbales, célesta, glockenspiel, cloches de vache (si si), cymbales, cloches tubulaires, triangle, mais surtout cet énorme maillet en bois, spécialement prévu pour La Tragique de Mahler. Cet instrument doit marquer le destin implacable qui frappe la vie, et par trois fois, reflet d’une existence qui s’annonce difficile et d’une philosophie pessimiste typiquement mahlérienne. Le compositeur sait jouer d’ailleurs avec les nerfs, car après le premier coup assené, on sent un espoir revenir, on croit que le pire est passé. Mais non, le destin comme le marteau reviennent, implacables. Reste donc la résignation, apaisée, source de plénitude, comme la fin de cette symphonie mammouth, marquée par une toute simple corde pincée, ensemble.
