BERBER LODGE : DÉSERT D’ENVIES

Oliviers, cactus et herbes folles : le jardin joue les oasis indisciplinées autour de la piscine © Mark Anthony Fox

On a tous rêvé, un jour, d’être parachutés au milieu de la taïga de l’Oussouri, dans la vallée de l’Omo en Éthiopie ou sur l’une de ces terres tribales où la civilisation finirait par perdre notre trace. Quitter nos cités sous tension. Larguer les écrans, les cadrans, le boucan. Déserter le trop-plein pour gagner le lointain, s’égarer dans un ailleurs qui aurait oublié jusqu’à notre chemin. Bonne nouvelle : pas besoin de changer d’hémisphère pour changer d’air. À quelques encablures de Marrakech, Berber Lodge nous fait disparaître dans l’ocre. Terre, tadelakt, jardins sauvages et Atlas pour seul horizon : ici, le luxe ne cherche plus à nous en mettre plein la vue, mais simplement à nous la rendre.

Au bar, matières brutes et suspensions tressées prolongent le même nuancier solaire, quelque part entre sable et miel © Mark Anthony Fox

Marrakech, tu nous cherches?
À peine le temps de quitter Marrakech que la ville baisse déjà d’un ton. Le bitume se fait la malle, les klaxons rendent les armes, les façades s’effacent et l’ocre reprend ses droits. À l’horizon, l’Atlas monte la garde tandis que la plaine déroule son grand tapis de terre rouge. C’est là, dans le village d’Oumnas, que le franco-suisse Romain Michel-Ménière a choisi en 2017 de poser — ou plutôt d’enfouir — Berber Lodge.

Car ici, rien ne semble vraiment construit. Les bâtisses paraissent avoir germé du sol, comme si la terre s’était mise à l’hôtellerie. Neuf lodges à l’origine, de 40 à 65 m², chacun prolongé d’un jardin ou d’une terrasse privée, composent une petite kasbah contemporaine où l’on comprend très vite que le dépaysement ne se mesure pas toujours en kilomètres.

Pisé, pris, conquis
Terre, tadelakt, bois, paille : Berber Lodge a les pieds dans la glaise et la tête dans l’Atlas. Inspirée des techniques vernaculaires marocaines, son architecture préfère épouser le paysage plutôt que lui marcher dessus. Les murs gardent leurs aspérités, les lignes leurs imperfections et les couleurs semblent avoir été prélevées directement dans la poussière alentour.

Le salon fait dialoguer lignes contemporaines et savoir-faire marocain, sans jamais hausser le ton © Mark Anthony Fox

Pas de marbre bodybuildé, de dorures sous stéroïdes ou de lustres venus nous rappeler le prix de la nuit. Ici, le luxe a rangé ses gros sabots. À l’intérieur, le minimalisme se réchauffe au contact de l’artisanat marocain et de quelques incursions contemporaines savamment distillées. Rien ne cherche son quart d’heure Instagram : les matières parlent suffisamment bien toutes seules.

Et Berber Lodge pousse comme poussent les villages : doucement, presque organiquement. Un hammam rejoint le domaine en 2020. Puis une tour en terre battue vient se dresser près de la piscine et accueillir un petit bar. Plus récemment, La Cabane ajoute quelque 65 m² au tableau : briques de terre, bois, plafond de paille et salon ouvert sur l’extérieur. Une lampe Noguchi, les photographies d’Isabelle Ehrler et un tapis rose poussiéreux de Tribaliste viennent réveiller l’ensemble. Le design est bien là. Simplement, il a appris à parler moins fort.

Dans les chambres, bois brut, terre et fibres naturelles composent un refuge à la douceur presque primitive © Mark Anthony Fox

 

Cinquante nuances d’ocre… et une de bleu
Au milieu de cette symphonie de terre surgit soudain une longue piscine. Une quinzaine de mètres de bleu franc découpés dans l’ocre, comme si un morceau de ciel avait raté son atterrissage.

Quand le soleil cogne et que le chergui souffle son haleine brûlante sur les plaines de l’Atlas, elle devient moins un équipement hôtelier qu’une excellente raison de croire aux mirages. Autour, cactus, succulentes, oliviers et herbes folles composent un jardin qui refuse obstinément de rentrer dans le rang. Rien n’est tiré au cordeau, et tant mieux : même la végétation semble être venue ici pour lâcher prise.

Roseaux, bois et terre se fondent dans la végétation comme si l’architecture avait décidé de pousser plutôt que de se construire © Mark Anthony Fox

Pause toujours, tu m’intéresses
Le programme ? Précisément ne pas trop en avoir.
Plonger. Lézarder. Lire trois pages. Regarder une ombre courir sur un mur pendant vingt minutes et considérer soudain que c’était une activité parfaitement valable.

On passe au hammam, on s’attarde à table, on laisse le soleil dicter l’heure et l’Atlas remplacer avantageusement nos fonds d’écran. À force de ralentir, même le temps semble finir par enlever ses chaussures. Berber Lodge remet ainsi au goût du jour une discipline que nos agendas surbookés avaient presque rayée de la carte : la glande contemplative. Et pratiquée face aux montagnes marocaines, elle frôle rapidement l’art majeur.

Le goût de l’Atlas 
Ici, la cuisine ne fait pas son cinéma, elle fait saliver. Aux fourneaux, des chefs berbères mitonnent une cuisine locale, généreuse et franchement addictive, de celles qui embaument avant même d’arriver à table. Produits du coin, légumes gorgés de soleil, épices qui réveillent les papilles, recettes du pays : les assiettes ont moins des airs de restaurant d’hôtel que de grand déjeuner chez l’habitant.

Terre crue, mobilier tressé et lumière rasante : ici, le design préfère murmurer© Mark Anthony Fox

On pioche, on partage, on sauce — surtout, on sauce — et l’on se ressert avec cette merveilleuse mauvaise foi qui consiste à prétendre qu’il faut bien goûter à tout pour les besoins du reportage. Les repas s’étirent à l’ombre, les parfums voyagent et la cuisine devient ce qu’elle devrait toujours être : une manière de découvrir un territoire par le bout de la fourchette.

Berber Lodge réussit là encore à faire beaucoup avec peu d’effets de manche. Rien de démonstratif, juste une cuisine qui a le goût du Maroc et la chaleur d’une maison où l’on aurait oublié qu’on n’était que de passage.

CHUT, ON LUXE
C’est peut-être là que Berber Lodge réussit son plus joli tour de passe-passe : offrir beaucoup en donnant l’impression d’avoir presque tout retiré. Pas d’ostentation. Pas de surenchère. Pas de décor venu coloniser le paysage. Seulement de la terre, de l’espace, de la lumière, quelques très beaux objets et ce silence devenu, dans nos vies sous perfusion de notifications, un produit de très grand luxe.

On rêvait de contrées perdues où la civilisation finirait par perdre notre trace. Berber Lodge inverse finalement la proposition : ce n’est pas nous qu’il fait disparaître. C’est le reste du monde.

Sous les arches de terre ocre, la lumière se faufile et le temps, lui, semble avoir pris congé © Mark Anthony Fox

Berber Lodge
Douar Oumnes, Tamesloth, Marrakech, Maroc
Tél. +212 6 62 04 90 43

À environ 30 minutes de Marrakech et 25 minutes de l’aéroport Marrakech-Ménaraber

berlodge.net⁠