Yayoi Kusama : pois lourd

Blottie dans ses pois comme dans ses pensées : Kusama n’a jamais vraiment quitté son monde intérieur © 1964 Eikoh Hosoe / Courtesy of amanaTIGP

À force de mettre des pois partout, Yayoi Kusama avait fini par rendre le monde un peu moins carré. Obsédée par ce motif fétiche, elle se fichait des conventions et défiait tous les carcans artistiques. Cloîtrée dans son monde coloré, tentaculaire, radicale, psychédélique et hypnotique, la Japonaise à la perruque rouge et aux citrouilles hallucinées vient de tirer sa révérence à 97 ans. De Matsumoto à Manhattan, elle aura transformé ses obsessions en œuvre, ses hallucinations en horizon et la répétition en révolution. Kusama s’efface du tableau. Reste un monde criblé de ses points de suspension. Désormais le monde ne tournera plus tout à fait rond. 

Des pois contre les parois
Matsumoto, 1929. Yayoi Kusama naît dans un Japon où les femmes sont priées de rentrer dans le rang. Mauvaise pioche : elle passera sa vie à en sortir! Enfant, elle voit déjà ce que les autres ne voient pas. Des fleurs lui parlent, des motifs prolifèrent, les surfaces se couvrent de points jusqu’à avaler le réel. Le monde lui apparaît comme un immense papier peint sous acide. Alors elle dessine. Non pas pour faire joli, mais pour faire face. L’hallucination devient illustration, l’angoisse prend des couleurs et l’obsession trouve son motif : le pois. Minuscule, répétitif, presque insignifiant. Il deviendra gigantesque.

Dans un Japon encore corseté, la jeune femme se rêve artiste contre l’avis familial et contre à peu près tout ce que son époque avait prévu pour elle. Elle étudie la peinture traditionnelle japonaise, mais le cadre lui va déjà trop petit. Kusama ne passera d’ailleurs jamais beaucoup de temps à demander la permission. En 1958, elle prend ses pinceaux, ses obsessions et un billet pour New York.

Portrait de Yayoi Kusama dans sa chambre, au domicile de ses parents à Matsumoto, vers 1957. (c) Yayoi Kusama Studio, Inc.

Big Apple, petits pois
New York bouillonne. Kusama aussi. Dans le Manhattan de Warhol, Judd, Oldenburg et Stella, cette petite Japonaise inconnue débarque dans une avant-garde très masculine et très sûre d’elle. Elle ne demande pas sa place : elle la prend, puis la couvre. Ses Infinity Nets déroulent des milliers de minuscules boucles sur d’immenses toiles. Pas de centre, pas de sortie, pas de repos pour l’œil. Le geste se répète jusqu’à l’épuisement, le motif jusqu’à l’hypnose. Kusama peint comme on compte pour calmer une crise : encore un, encore un, encore un.

Puis la toile ne suffit plus. Elle attaque les meubles, les chaussures, les vêtements, les corps, les murs. Les objets se hérissent de protubérances phalliques molles. Le sexe l’effraie ? Elle le multiplie jusqu’à l’absurde. La domination masculine l’agace ? Elle la rembourre. Kusama fait de ses névroses un langage et de ses peurs un pied de nez.

Yayoi Kusama © Yayoi Kusama/Yayoi Kusama Studio, Inc

Miroir, mon beau miroir
En 1965, elle crée sa première Infinity Mirror Room. Des miroirs, des lumières, des répétitions à perte de vue : soudain, le spectateur ne regarde plus l’œuvre, il est englouti par elle. Des décennies avant que « l’immersif » ne devienne le mot magique des dossiers de presse et le selfie la preuve officielle qu’on a bien vu une exposition, Kusama avait déjà compris le truc : pour perdre le public, il suffit parfois de lui tendre un miroir.

Infinity Mirrored Room – My Heart Is Dancing Into The Universe, 2018

En 1966, la Biennale de Venise ne l’invite pas. Détail administratif. Kusama vient quand même. Elle installe clandestinement Narcissus Garden, un tapis de quelque 1 500 sphères réfléchissantes, et entreprend de les vendre aux visiteurs sous une pancarte délicieusement assassine : Your Narcissism for Sale. Deux dollars le narcissisme! Aujourd’hui, avec Instagram, elle aurait fait fortune en une matinée.

Les organisateurs arrêtent la vente, mais le coup est joué. Kusama vient de transformer le marché de l’art en marché tout court et le spectateur en marchandise de son propre regard.

Pas invitée à la Biennale de Venise ? Qu’à cela ne tienne. En 1966, Kusama s’y invite avec Narcissus Garden et ses 1 500 sphères réfléchissantes : le narcissisme mis en boîte — et en vente. Installation présentée lors de la 33e Biennale de Venise. © Yayoi Kusama Studio

Faites l’amour, pas la toile
Les sixties chez Kusama ne se passent pas seulement devant un chevalet. Elle organise des happenings, peint des corps nus de pois, orchestre des performances et manifeste contre la guerre du Vietnam. L’Amérique puritaine grimace. Elle en rajoute une couche.

Nudité, sexualité, politique, pacifisme : Kusama met les pieds dans le plat et des pois sur le reste. Derrière le spectacle, pourtant, se dessine déjà l’idée qui traversera toute son œuvre : la self-obliteration, l’effacement de soi. À force de répéter le même motif, le corps disparaît dans le décor. Le moi se dilue dans le monde. Le pois devient cellule, planète, peau, poussière cosmique. Chez elle, un petit rond n’est jamais tout à fait rond. C’est un trou vers l’infini.

New York, corps nus et conventions rhabillées : Kusama fait sa révolution à même la peau avec Anatomic Explosion on Wall Street 1968 © Yayoi Kusama/Yayoi Kusama Studio, Inc

Internée, jamais enfermée
Au début des années 1970, Kusama retourne au Japon. Le retour est rude. Sa santé psychique vacille et, en 1977, elle choisit de vivre dans un établissement psychiatrique de Tokyo. Elle y restera jusqu’à la fin de sa vie. Mais cloîtrée ne signifie jamais clôturée. Son atelier est installé à quelques pas. Chaque jour ou presque, elle traverse la rue et travaille. Peinture, sculpture, installation, littérature : quand son corps se replie, son œuvre, elle, continue de déborder.

C’est peut-être là que le personnage Kusama prend toute sa dimension. La perruque rouge, les robes à pois, les lunettes et les citrouilles pourraient presque faire oublier la discipline féroce derrière le décor. Pendant que le monde de l’art détourne un temps le regard, elle continue à créer. Point par point. Jour après jour. Obsession après obsession.

Rouge passion, pois obsession : Kusama finit par se fondre dans son propre décor (c) DR

Pumpkin to talk about
Et puis pousse la citrouille. Jaune, ronde, dodue, couverte de pois noirs : elle devient l’autre grande star de la galaxie Kusama. L’artiste l’aime depuis l’enfance, fascinée par cette forme généreuse, grotesque et rassurante à la fois. Sous ses mains, le cucurbitacée quitte le potager pour entrer au musée.

À Naoshima, une citrouille monumentale contemple la mer intérieure de Seto. Ailleurs, ses cousines envahissent galeries, parcs et institutions. Une légumineuse devenue icône de l’art contemporain : même Cendrillon n’avait pas poussé la métamorphose aussi loin.

À Naoshima, la citrouille voit la vie en jaune… et la mer en grand (c) DR

Venise, deuxième service
Le monde occidental avait fini par perdre Kusama de vue. Il va se rattraper. À partir de la fin des années 1980, les grandes expositions remettent son travail au centre du tableau. Puis arrive 1993 : vingt-sept ans après son coup de force à Venise, Kusama revient à la Biennale. Cette fois, elle ne squatte plus les abords du pavillon. Elle représente officiellement le Japon. De clandestine à représentante nationale : joli retour de pois!

Les musées déroulent ensuite le tapis rouge. Ses œuvres entrent dans les grandes collections, les rétrospectives se multiplient et ses Infinity Mirror Rooms deviennent des machines à faire la queue autant qu’à perdre la tête.

L’infini à portée de selfie
Puis arrive Instagram. Et là, Kusama change encore d’échelle. Ses miroirs infinis, ses pois géants et ses citrouilles pop semblent avoir été dessinés pour l’époque du scroll — sauf qu’ils existent depuis des décennies. Les visiteurs patientent parfois des heures pour passer quelques instants dans ses installations et repartir avec la photo qui prouve qu’ils ont touché l’infini.

Le paradoxe est délicieux. Une artiste qui a théorisé l’effacement de soi devient le décor préféré du selfie. Une femme qui interrogeait le narcissisme en 1966 devient l’une des artistes les plus instagrammables du XXIe siècle. Warhol voulait quinze minutes de célébrité. Kusama préfère quinze secondes dans une Infinity Room.

Entrer chez Kusama, c’est perdre le nord… et volontiers le reste (c) DR

Louis Vuitton entre dans la ronde
Le luxe ne tarde évidemment pas à attraper la Kusamania. Louis Vuitton lui déroule ses monogrammes et Kusama y sème ses pois. Sacs, vitrines, façades, sculptures monumentales : la collaboration transforme les villes en gigantesque terrain de jeu psychédélique. L’artiste devient presque une marque. La marque devient presque une installation.

On peut évidemment tiquer devant cette marchandisation XXL. Mais Kusama avait elle-même mis le narcissisme en vente à Venise dès 1966. Difficile de lui expliquer, soixante ans plus tard, que l’art et le commerce entretiennent des rapports compliqués. Elle avait déjà rendu la monnaie.

Quand Kusama entre en boutique — ici chez Louis Vuitton — même le luxe se fait tentaculaire (c) DR

Point final ? Même pas en rêve
Yayoi Kusama aura passé près d’un siècle à ne rentrer dans aucune case tout en remplissant le monde de ronds. Femme dans une avant-garde d’hommes. Japonaise dans le New York des sixties. Artiste pop sans vraiment l’être, minimaliste trop maximaliste, performeuse, peintre, sculptrice, écrivaine. Résidente d’un hôpital psychiatrique devenue phénomène culturel mondial. La perruque rouge et les citrouilles pourraient faire croire à une œuvre joyeusement pop. Elles cachent quelque chose de beaucoup plus vertigineux : une femme qui a passé sa vie à donner une forme à ce qui menaçait de l’engloutir.

Elle voulait s’effacer dans ses pois. Raté. À force de vouloir disparaître dans l’infini, Yayoi Kusama est devenue impossible à gommer. Et pour une femme qui a passé sa vie à faire des points, celui-ci n’a décidément rien de final.