Un sommet pour le 150e !
Markus Poschner déploie toute son énergie au service des musicien-ne-s, dans une salle comble pour ce 150eanniversaire (c) DR
Salle comble jeudi dernier au Stadtcasino de Bâle. Le Sinfonieorchester de la cité rhénane célèbre ses 150 ans avec une soirée intense et un unique programme : la 3èmesymphonie de Gustav Mahler. La phalange bâloise a atteint des sommets musicaux, avec Markus Poschner en premier de cordée. Recension d’une ascension.
Après quelques mots du directeur Franziskus Theurillat rappelant que « la culture n’est pas un luxe » dans ce monde changeant, difficile et en guerre, place aux notes. Et ça démarre fort, avec cette salve de cors étincelants, cette trompette solo en sourdine aux airs narquois –une signaturechez Mahler– et une belle place laissée aux contrebasses qui se donnent pour accompagner, rythmer, mais aussi livrer une ligne mélodique. Les cuivres rugissent, les percussions font trembler les murs du Casino, les pupitres répliquent et dupliquent. Pas toujours simple de s’y retrouver dans cette tempête, comme un alpiniste surpris par l’orage. Mais le maestro guide, avec précision, charisme tout en laissant ses musiciens se révéler… et se faire plaisir. Contrebasson, sourdine sur les cuivres, tambourins, instruments à distance… Mahler est un formidable orchestrateur et le montre ici. La complainte mélancolique du trombone solo Henri–Michel Garzia est absolument remarquable, comme les solos de la violoniste Friederike Starkloff. Une recommandation cela dit, pour vos oreilles, prenez place en fond de salle.
Les garçons du Knabenkantorei réponde aux cloches tubulaires (c) DR
Après avoir été noyées par les cuivres et percussions, les cordes et la petite harmonie prennent leur revanche dans ce deuxième mouvement qui démarre délicatement et avec lyrisme. Flûte traversière, cors et clarinettes se déploient dans ce menuet aux sonorités très « Mitteleuropa ». Ensuite, on retrouve les sommets, avec ce solo de cuivre dissimulé qui rappelle le cor des Alpes, dans une fresque de montagne entreprintemps fleuri et chant d’oiseaux, une Ode à la nature où chacun dialogue comme on se répond entre vallées. Demeure toujours une tension, suspendue, comme nos pieds sur une ligne de crête, où la chute n’est jamais très loin.
Cantatrice et petits chanteurs
Arrive l’instant « misterioso » et spirituel avec l’alto Jasmin Jorias, toute en retenue, qui pourtant s’affirme avec autorité. Elle déploie « Oh Mensch, Gibt Acht ! » (Ô homme, Prends garde!) inspiré d’Also Sprach Zarathustra avec une précision d’orfèvre et répond au hautbois délicat de Marc Lachat et au cor solo de Samuel Seidenberg, seul face à la salle, dont la maitrise exige « des nerfs d’acier » selon les mots du critique Christian Merlin. Dans cette ambiance étrange qui évoque les profondeurs, les garçons du Knabenkantorei Basel jouent leur part espiègle, joyeuse et impertinente, accompagnés par les cloches tubulaires pour le carillon (« Bimm, Bamm »).
standing ovation pour ce marathon au sommet ! © Bettina Matthiessen
Le souffle coupé à l’ascension
Dans cette partition très chargée, à l’instrumentation lourde, alternant instants aériens et frappes telluriques, la tentation est grande de céder à la froide technique. Elle est ici parfaitement maîtrisée par l’orchestre et son maestro : les cordes attaquent ensemble, les cuivres sont rutilants, les multiples percussions à l’unisson. Mais Markus Poschner sait retenir la tension, l’harmonie, la délicatesse pour la fin, offrant une méditation allant crescendo, un long effort avant la lumière, comme lorsqu’on atteint le sommet, le souffle coupé par la beauté du paysage plutôt que par l’effort. Presqu’assommé, le public n’applaudit pas tout de suite, comme pour savourer encore cette ascension. On redescend ?