Takahata, traits d’union
Heidi © Studio 100 International
Il y a des films qui restent accrochés à l’enfance comme une odeur de pluie sur un pull en laine. Ceux d’Isao Takahata font partie de cette catégorie rare. Ses animés n’ont jamais été de simples dessins. Ils respirent, tremblent, mangent, vieillissent, survivent. Ils regardent le monde avec cette délicatesse presque déchirante capable de transformer un bol de riz, une colline suisse ou une nuée de lucioles en séisme émotionnel. Avec son exposition consacrée au cofondateur du Studio Ghibli, le mudac ne célèbre donc pas uniquement une légende de l’animation japonaise. Il ouvre une faille douce entre Lausanne et Tokyo, entre mémoire collective et poésie dessinée. Une traversée à fleur de crayon. À zieuter avec des yeux de merlan frit jusqu’au 27 septembre.
À travers storyboards, celluloïds, croquis, extraits de films et archives rares, l’exposition proposé par le mudac remonte le fil d’un homme qui aura révolutionné le langage du dessin animé en refusant justement… d’en rester au dessin animé. Takahata voulait du réel. Ou plutôt ce qu’il appelait lui-même “l’invention du réel animé”. Et toute son œuvre semble construite autour de cette obsession : donner du poids aux silences, aux gestes minuscules, aux émotions qui ne font pas de bruit mais changent une vie entière.
Portrait de Isao Takahata © Kishin Shinoyama
Le parcours navigue ainsi entre Heidi, Le Tombeau des lucioles, Pompoko, Mes voisins les Yamada ou encore Le Conte de la princesse Kaguya, dernier vertige aquarellé d’un cinéaste qui n’aura cessé de déconstruire les codes visuels traditionnels de l’animation. Chez lui, même le trait paraît vivant. Même l’imperfection devient chorégraphie. Là où beaucoup d’animations cherchent la fluidité parfaite, Takahata préférait laisser respirer le vide, les textures et le souffle du dessin.
Heidi © Studio 100 International
Mais ce qui rend cette exposition particulièrement passionnante, c’est son angle inédit : les liens profonds que le réalisateur entretenait avec l’Occident — et notamment avec la Suisse. Car derrière Heidi, monument absolu de l’enfance télévisuelle, se cache presque une démarche ethnographique. Takahata observait les paysages alpins, les habitudes, les vêtements, les gestes du quotidien avec une précision quasi documentaire. Résultat : une Suisse vue par le Japon… qui finit parfois par sembler plus tendre que la vraie.
L’exposition revient aussi sur son amour du réalisme poétique français, sa fascination pour Prévert et Paul Grimault, ainsi que sur les échanges artistiques qu’il entretenait avec plusieurs créateurs occidentaux. Takahata apparaît alors moins comme un simple maître japonais que comme un immense passeur culturel. Un homme capable de faire dialoguer les Alpes et les cerisiers en fleurs sans jamais tomber dans l’exotisme de carte postale.
Le Tombeau des lucioles © Akiyuki Nosaka/Shinchosha, 1988
Et puis il y a Le Tombeau des lucioles. Impossible de parler de Takahata sans évoquer ce film-là. Une œuvre qui continue de briser des générations entières avec une douceur presque insupportable. Là où d’autres parlent de guerre avec fracas, lui choisissait les silences, les ventres vides et les regards fatigués. Chez Takahata, la tragédie ne hurle jamais. Elle s’assoit discrètement à côté de vous.
En parallèle de l’exposition, le mudac déploie tout un programme entre projections, concerts dessinés, ateliers manga, origami et même une Fête de la Musique spéciale Japon. Une manière de prolonger cet univers où l’animation devient moins un genre qu’une façon de regarder le monde autrement.
Le Tombeau des lucioles © Akiyuki Nosaka/Shinchosha, 1988
Au fond, Takahata aura passé sa vie à prouver une chose très simple : le dessin animé n’est pas un territoire réservé aux enfants. C’est parfois l’endroit où les adultes viennent récupérer les morceaux oubliés de leur sensibilité.
Une luciole qui refuse obstinément de s’éteindre.
Isao Takahata
Pionnier du dessin animé contemporain,de l’après-guerre au Studio Ghibli
Jusqu’au 27.09.2026
mudac
Musée cantonal de design et d’arts appliqués contemporains
Quartier des arts Plateforme 10
Place de la Gare 17, CH–1003 Lausanne