REPOS Œ NO-PROVENÇAL

Pour se préparer à la rentrée, il fallait traverser l’été et reposer son palais des dégus- tations qui s’enchaînent à un rythme diabolique au printemps, et préparer en toute quiétude la reprise de septembre. S’asseoir, boire sereinement et retrouver quelque force par le breuvage le plus salutaire qui soit. Nous n’avons pas couru les domaines, mais bu au calme en s’attardant à la romantique Villefranche-sur-Mer, où Jean Cocteau passa lesplus beaux jours de sa vie. Retour sur quelques flacons magiques de la région provençale et nos domaines coup de cœur…

Jean Cocteau en 1956, Chapelle Saint-Pierre, Villefranche-sur-Mer.

SUR LES PAS DE COCTEAU

Pour boire dans de bonnes conditions, il fallait la mer au loin et des murs chargés d’histoire. Comme camp de base, l’Hôtel Welcome à Villefranche-sur-Mer, dont les anciens propriétaires furent les premiers mécènes de Jean Cocteau et l’hébergèrent dans ce qui devint son second domicile. En 1924, il y habitait officiellement la chambre 22 où il se trouvait lors des descentes de police, et la 23, où les volutes d’opium serpentaient en de lentes ondulations. Il y écrivit le Testament d’Orphée et se lia d’amitié aux pêcheurs de Villefranche-sur-Mer, pour lesquels il décora entièrement la Chapelle Saint- Pierre en 1956, d’une fraîcheur et naïveté émouvantes. A l’époque, on pouvait voir déambuler dans le Welcome tout le beau monde artistique, un Stravinsky, une Kiki de Montparnasse ou la danseuse Isadora Duncan. Aujourd’hui, la magie des lieux opère encore dans cet hôtel resté familial, au service si attentionné. Installé sur la terrasse du bar à vin de l’hôtel « le Wine Pier », on observe les célébrités embarquer dans des vedettes aux allures de sous-marin pour une destination inconnue, on attend que le pêcheur installé sur l’Avenue Sadi Carnot jette quelques restes de loup de mer aux mouettes aux aguets et on discute avec le sympathique sommelier Frédéric Roederer de ses dernières découvertes et de l’appellation Bellet, injustement méconnue. Le soir, les basses des bars rythment la Place du Marché; on est loin de l’ambiance underground des années 60 au milieu des marins, des prostituées et des Rolling Stones, mais il fleure bon cette légèreté vacancière d’un petit nid préservé.

ON S’ENFLAMME POUR LES VINS DE PROVENCE

L’Avenue Sadi Carnot et l’Hôtel Welcome, Villefranche-sur-Mer

Entre la Méditerranée et les Alpes de Haute-Provence se niche une petite merveille de la nature, le vignoble provençal. Ses vignes sont gorgées du soleil du Midi, mais rafraîchies par le Mistral, qui équilibre le caractère souvent corsé de ses vins de climat méditerranéen. Le vin y a été cultivé depuis 600 av. J.-C. et le vignoble est réparti en plusieurs appellations, dont les Coteaux d’Aix en Provence, Baux de Provence, Coteaux Varois, Côtes de Provence, Palette, Bellet, et Bandol. Place aux joyaux du sud!

CLOS SAINT-VINCENT, BELLET

Qui imaginerait que des vins sont produits presque dans Nice ! Et pourtant, à 2km du centre, à quelques en- cablures du Musée Matisse, se niche une des plus vieilles régions viticoles de France, de seulement 60 hectares… Les parcelles, de superbes terrasses en restanques sont faites de galets roulés et de sable de poudingue. Elles s’étagent fièrement et leur exposition bénéficie de la double influence de la brise marine et du vent frais des Préalpes du sud. A ce terroir unique s’ajoute un choix de cépages locaux, le Rolle (Vermentino) en blanc, le Braquet et la Folle Noire en rouge. A la charmante adresse bistronomique de Villefranche-sur-Mer, la Belle Etoile, nous redécouvrons le Clos Saint-Vincent, Bellet blanc, 2017, pur Rolle. Un nez crayeux au possible, des notes de jasmin et de chèvrefeuille. La bouche est un nuage de gras, ça nappe le palais, c’est aérien, élégant, rectiligne, avec une finale à la fine amertume. Un grand blanc, mi-sirène saline mi-libellule virevoltante, sans conteste une des plus belles interprétations du Vermentino que nous ayons dégustées. Puis en furetant à la Petite Cave de Saint-Paul de Vence, nous trouvons la rare et grande cuvée Clos Saint-Vincent, Vino di Gio rouge, 2014. Quel choc en le découvrant pour la première fois: un des grands nectars bu cette année… quelle émotion ! Ce vin, monocépage de Folle Noire (Fuella nera), provient des plus vieilles vignes cultivées en biodynamie par Joseph Sergi, produite seulement à quelques 1000 bouteilles par année. Quel équilibre sublime sur ce millésime frais. Il y a dans ce vin le côté épineux du Merlot et une juteuse fraise des bois écrasée qui nous fait penser à une grande Mondeuse pinotante. C’est une infusion de fruits, la texture est duveteuse et toutes ses belles confirmations se pressentent dès l’ap- proche du nez, par ses effluves envoûtants, poivrés, de rosier mouillé.

DOMAINE TREVALLON, ALPILLES

Nous sortons de l’arrière-pays Niçois pour le mythique domaine de la région des Alpilles. Ce sont les parents d’Eloi Dürrbach (l’actuel propriétaire) qui acquièrent le domaine de Trevallon au début des années 1960, avec l’argent provenant de tapisseries que sa mère Jacqueline avait créées pour leur ami proche Pablo… Picasso. Ce terrain est alors vierge de toute viticulture. En 1973, alors qu’il a 23 ans, Eloi descend de Paris, s’installe dans le sud et commence ce travail monumental de soulever les rochers, géants calcaires dégringolés de l’échine des Alpilles, les dynamiter, les concasser puis les mélanger à la terre travaillée en profondeur pour planter des vignes, qu’il cultivera toujours en bio. Ce n’est que dans les années 1980 que son fameux assemblage rouge de Cabernet Sauvignon et Syrah (pourtant au pays du Grenache!) vinifié en grappe entière commencera à se faire connaître pour devenir la figure de proue des vins de Provence.

Etiquettes du Domaine Trevallon, dessinées par René Dürrbach

Nous avons dégusté une dizaine de millésimes de Trevallon rouge, allant du milieu des années 90 à 2013 et tous nous ont procuré de l’émotion. Il y a chez ces grands domaines la faculté de livrer un vin vibrant quelle que soit l’année, de nous faire aimer même ses moindres défauts. Le dernier en date dégusté, son rouge 2010, est un exemple de complexité aromatique et de droiture, avec des notes de framboise, de garrigue et de bois mouillé, texture souple mais qui trace (jamais lourde ou collante!), des tannins sévères mais fins et une allonge qui accompagne sans envahir. Il y a dans ce vin toute les saveurs, toute la densité de la méditerranée accompagnée de la fraîcheur des bois environnants. Pour parfaire le tout, les étiquettes du domaine sont sublimes et changent à chaque millésime, dessinées par René, le père d’Éloi. Avant sa mort, il en a laissé une cinquantaine en réserve, afin qu’elles soient choisies en fonction du style du millésime et qu’elles le reflètent au mieux.

Bandol rouge 2013 du Domaine Tempier

CHÂTEAU SIMONE, PALETTE

Année après année, ce domaine sur l’AOC Palette, tout proche d’Aix-en-Provence produit des vins d’une constance qualitative hallucinante, perpétuée par la famille Rougier depuis 1830. C’est leur blanc au style inimitable qui a fait leur réputation : il semble affleurer la mer, tant il présente un profil iodé. La couleur est toujours d’un doré royal, ses parfums si floraux, avec quelques herbes médicinales, de la mirabelle et de la pèche. Puis c’est la minéralité qui nous happe, un vrai vin de gastronomie, quelle race ! Le vin a de la matière et traîne en bouche… Sur le millésime blanc 2016, quel brio pour extraire sans excès la structure et le gras de ces cépages du midi (Clairette, Grenache Blanc, Ugni Blanc, Bourboulenc, Muscat) et en faire un grand vin de garde mais déjà si prêt, entre puissance et délicatesse. Leur rouge 2014 n’est pas en reste: en bouche, ce sont les noyaux de griottes et les épices, clou de girofle en tête, qui nous enveloppent, mais c’est l’acidité qui conduit ce vin de l’entrée en bouche jusqu’au final, sans tirer sur les gencives, mais en tuteur attentif. Ces tannins élégants nous font plus penser à un grand vin du Médoc! Nous avons pour l’instant fait l’impasse sur le rosé, assurément à tort, puisqu’il passe pour être un OVNI dans le monde si souvent ennuyeux de ses collègues de même couleur.

DOMAINE TEMPIER, BANDOL

On dit des grands Bandol rouge qu’il faut les attendre au moins 10 ans avant de les approcher, sans quoi leur âpreté vous provoque un déchaussement ! Nous avons donc patiemment attendu pour ouvrir la cuvéeMigoua 2009 du domaine Tempier (50% Mourvèdre, Grenache, Cinsault et Syrah). Difficile de se rappeler avoir bu un vin d’une telle profondeur. Il nous emporte dans les entrailles de la terre, mais toujours avec une corde qui nous retient et la lumière du jour au loin : c’est toute la beauté et l’équilibre de ce vin. Encore une fois, malgré des degrés alcooliques élevés et une densité inégalée, il n’est pas large ni confituré : il emplit tous les espaces de notre bouche et de notre corps, mais ne l’éteint ni ne l’écœure, car il nous maintient grâce à une vivacité venue d’ailleurs. C’est une symphonie d’épices, de notes fumées, d’eucalyptus, de velouté… Le Mourvèdre s’exprime à merveille sur ce terroir de roche calcaire coquillée exposée sud qui regarde la mer. A notre sens, nul ne sait mieux le révéler que le Domaine Tempier, avec trois cuvées en rouge d’une garde et complexité exceptionnelles.

DOMAINE HAUVETTE, BAUX DE PROVENCE

Nous voulions terminer ce parcours provençal par notre dernière et plus incroyable sensation du voyage, un vieux millésime de la cuvée Cornaline de Dominique Hauvette, 2001 (Grenache, Syrah et Cabernet Sauvignon). Nous arrivions en fin de repas à la Chassagnette, étape gastronomique enchanteresse perdue dans la nature sauvage de la Camargue à deux pas d’Arles. Il fait chaud. Mais nous avons encore une petite soif. Nous hésitons. Le sommelier nous confie que c’est la dernière bouteille. C’en est trop! C’est un devoir de l’honorer. Fait rare et jouissif, à la seule approche du verre, avant même de s’attarder sur un quelconque parfum, le vin est déjà en nous et nous laisse juste un sourire béat. Nous partageons cet envoutement avec les sommeliers, dont celui en chef qui le goute à l’aveugle: « – Château Rayas 2003 ?». Pas de doute, Dominique Hauvette, qui travaille et respecte l’authenticité de ses sols depuis 1988, produit parmi les plus grands vins de l’Hexagone.