Oxmo Puccino : du flow à fleur de peau
Oxmo Puccino, la rime en ligne de mire et la tendresse en pleine lumière © Jérémy Beaudet
Il aiguise les rimes, console les âmes et fait de la tendresse son arme contre le vacarme. Chez Oxmo Puccino, la rime a du mordant, l’amour du répondant ! Au Bâtiment des Forces Motrices de Genève, ses mots ont épousé les archets du Geneva Camerata : les cordes ont fait corps, les cuivres ont ouvert le coffre, la voix de Caroline Meng a donné le frisson à la pulsation. Près de trente ans après Opéra Puccino, ses chansons prennent de l’ampleur, ses confidences de la hauteur. Avant ce concert inaugural de la saison « Amours », conversation à mots ouverts avec un poétiseur qui préfère les élans aux bilans. De confidence en confidence, les adieux baissent d’un ton, les possibles montent le son. Un ultime album, mais certainement pas un dernier mot. Le disque tire sa révérence, pas le verbe : la plume a encore des pages à troubler, des planches à brûler et des horizons à embrasser. Fin de piste peut-être, fin de partie jamais. Avec l’amour pour encre, et le cœur pour ancre.
Votre premier album s’appelait Opéra Puccino. Près de trente ans plus tard, que ressentez-vous en retrouvant vos chansons avec l’orchestre du Geneva Camerata ?
C’est inespéré! Chanter ces chansons presque trente ans après leur création, je le souhaite à tous les artistes. On ne peut pas imaginer, au départ, une telle longévité. Aujourd’hui, je les partage avec un orchestre, hors de France, devant un public genevois que j’adore. Cela représente beaucoup de choses à la fois.
Qu’est-ce que le Geneva Camerata révèle dans vos morceaux ?
La puissance! Demain peut-être, par exemple, est un titre que je joue très peu sur scène. À l’époque, j’avais une idée qui dépassait mes compétences, mais je l’ai faite quand même. Aujourd’hui, avec un orchestre symphonique, j’ai le sentiment qu’elle atteint son plein potentiel. Comme si ce morceau avait été fait pour être entendu maintenant. Un orchestre, je ne le vois pas seulement comme un ensemble. J’y vois toutes les années de travail de chaque musicien qui le compose. Cette accumulation de talent et d’efforts, on la ressent physiquement. La musique, c’est de l’air qui vibre. Les instruments résonnent dans le ventre, puis cela monte jusqu’au cœur. C’est une expérience qu’aucun écran ne peut restituer.
Geneva Camerata : quand les cordes prennent le pouls et que l’orchestre fait battre les mots autrement © Geneva Camerata
Parmi les six titres choisis pour ce concert, lequel a le plus changé à vos oreilles ?
Je dirai Peuvent pas. L’orchestre le mêle à une pièce baroque. Cela le rend à la fois cohérent, riche et intemporel. C’est la grande surprise des arrangements pour moi, d’autant que ce n’est pas mon morceau le plus connu.
Votre flow a sa propre respiration. Quand un chef et tout un orchestre entrent en jeu, qui suit le souffle de qui ?
C’est à moi de m’adapter! Nous avons eu peu de temps pour répéter ensemble, alors il y a dans cette rencontre quelque chose de furtif, un défi à relever. Je dois aussi laisser davantage de place au silence, pour que la musique respire. Les arrangements d’un orchestre permettent d’oser cela.
Vous partagez également la scène avec la mezzo-soprano Caroline Meng. Que produit cette rencontre entre vos deux voix ?
De l’étonnement, et de la beauté! Pour moi, c’est dans le mélange que naît la richesse. J’ai été le premier surpris pendant les répétitions. Sa voix est incroyable ; je peux m’appuyer sur elle et, soudain, le morceau change.
Caroline Meng : une voix qui prend de la hauteur pour mieux donner le frisson © DR
Cette soirée ouvre une saison intitulée « Amours ». Quel amour vous intéresse le plus aujourd’hui : celui qui brûle, celui qui dure ou celui qu’on apprend à se porter à soi-même ?
Je dirai d’abord celui qu’on apprend à se porter à soi-même! C’est de là que tout part. Si l’on ne s’aime pas, on ne peut pas aimer les autres. Atteindre cet amour-propre, c’est aussi apprendre à mieux partager.
Vous avez écrit sur la solitude, l’amour et la paix. Qu’est-ce qui vous met encore en colère au point de prendre la plume ?
La colère, je l’ai bien soignée. Aujourd’hui, je m’intéresse davantage à ce qui peut provoquer celle des autres. Et au fond, je ramène toujours les choses à l’amour. Cela peut sembler simple, mais je crois que la colère naît souvent d’un manque d’amour mal vécu : celui qu’on ne reçoit pas, comme celui qu’on ne parvient pas à donner. Parce que l’amour circule dans les deux sens. Regarder les choses sous cet angle me permet de dépasser le symptôme pour remonter à la racine.
À ce stade de votre parcours, écrivez-vous pour comprendre le monde ou pour vous comprendre vous-même ?
J’écris pour partager ma compréhension du monde. Chacun a sa vérité, mais j’essaie d’aller vers une vérité qui fait du bien. Je propose de prendre la vie avec davantage de poésie.
L’expression « poète du rap » vous ressemble-t-elle encore, ou vous enferme-t-elle dans une image trop sage ?
La poésie permet de tout dire, peut-être avec sagesse, mais surtout avec beauté. Dans un monde qui va vite, où règne une certaine confusion et où l’on cherche souvent à se mettre en avant sur le dos des autres, elle ne fait pas de mal. Tirer un sourire de cette confusion, ouvrir une conversation avec une phrase sans blesser personne : aujourd’hui, cela pourrait déjà être de la poésie.
Oxmo Puccino : près de trente ans de rimes au compteur, et toujours le verbe en mouvement ©DR
Y a-t-il un texte écrit il y a vingt ans que vous pourriez encore signer aujourd’hui ?
Je pense à Demain peut-être. J’y exprimais une vision du monde qui arrivait, et dans lequel nous nous retrouvons aujourd’hui. D’un côté, on parle d’écologie, du climat, de l’avenir de la planète. De l’autre, on construit des centres de serveurs pour alimenter une intelligence artificielle sans toujours savoir pourquoi. C’est une course au prochain pouvoir, à laquelle personne ne veut manquer de participer. Je m’interroge sur sa raison d’être, sur le besoin réel auquel elle répond.
Sorti en octobre 2025, La Hauteur de la Lune est présenté comme votre ultime album. Que libère ce mot, « ultime » ?
Il y a un temps pour tout. On peut traverser plusieurs époques, puis arrive le moment de penser au temps qu’il nous reste et à ce qu’on veut en faire. J’aimerais explorer d’autres façons de m’exprimer : la littérature, le cinéma, le théâtre. Je peux aussi rester sur scène, collaborer avec des artistes que j’apprécie, revenir pour quelques morceaux. Des projets plus furtifs.
Avec Lafiya Sessions, vous avez travaillé avec une nouvelle génération de rappeurs. Qu’avez-vous appris à leurs côtés ?
Ils m’ont rassuré. Je voulais recréer un espace où l’on soit simplement heureux d’être ensemble, sans calcul : faire de la musique, écrire, discuter, rire, douter. Ils m’ont rappelé qu’au milieu de l’industrie, des artistes continuent de créer avec le cœur et par passion. Je les trouve dynamiques, puissants, travailleurs, renseignés. Je peux admirer quelqu’un qui débute : ce qu’il propose n’appartient qu’à lui, et cette singularité me touche. Elle me pousse aussi à me dépasser, à rester à l’heure.
Si votre vie actuelle était un orchestre, quel instrument donnerait le tempo ?
La batterie. Elle tient le rythme de l’ensemble. Sa pulsation ressemble à un battement de cœur : pour moi, c’est le ciment de la musique.
Et quel instrument faudrait-il tendre l’oreille pour entendre ?
Le trombone. Pour son côté suave : un son doux, jamais brusque, capable de puissance sans s’imposer aux autres.
Geneva Camerata
genevacamerata.com