Orient de secours
Un regard qui traverse les siècles. Avec son célèbre Bashi-Bazouk, Jean-Léon Gérôme transforme un mercenaire ottoman en mythe visuel. Plus qu’un portrait, une incarnation de cet Orient qui fascinait tant le XIXe siècle, quelque part entre réalité, fantasme et mise en scène
Jean-Léon Gérôme (1824–1904), Bashi-Bazouk, 1868–1869, huile sur toile. Collection du The Metropolitan Museum of Art. Don de Mrs. Charles Wrightsman, 2008 © The Metropolitan Museum of Art, New York
Pendant longtemps, l’Orient a été le plus grand escape game de l’imaginaire occidental. On y a caché des fantasmes sous des coupoles, des projections derrière des moucharabiehs et des rêves impériaux dans les plis des tapis persans. L’Orientalisme n’était pas seulement une manière de regarder l’autre : c’était souvent une façon élégante de se contempler soi-même. Avec Orientalism: Between Fact and Fantasy, le MET (Metropolitan Museum of Art) de New-York entrouvre les portes de cette fabrique à mirages. Derrière les ors, les odalisques et les palmiers de carton-pâte surgit une histoire bien plus complexe, faite de fascination, d’emprunts, de malentendus et de dialogues. Une exposition qui gratte le vernis des fantasmes pour révéler les échanges, les influences et les vérités cachées sous les costumes d’époque.
L’Orient, ce film dont l’Occident écrivait le scénario
Au XIXe siècle, l’Orient est partout. Dans les tableaux, les romans, les salons bourgeois, les expositions universelles et même les objets du quotidien. À mesure que les bateaux à vapeur raccourcissent les distances et que les empires étendent leur influence, l’ailleurs devient une obsession. Peintres, écrivains et collectionneurs partent à la recherche d’un Orient tantôt observé, tantôt rêvé, parfois les deux à la fois.
Jean-Léon Gérôme, Dance of the Almeh (vers 1863). Entre fascination, exotisme et mise en scène, le peintre français immortalise une danseuse orientale devenue l’un des motifs récurrents de l’imaginaire orientaliste du XIXe siècle. © Dayton Art Institute
C’est précisément ce grand mélange de fascination et de fiction que décortique Orientalism: Between Fact and Fantasy. Réunissant près de 180 œuvres, l’exposition confronte les célèbres peintures orientalistes aux objets, textiles, céramiques, armes et chefs-d’œuvre du monde islamique qui les ont inspirées. Une manière de quitter le royaume des fantasmes pour revenir aux sources.
Quand l’Alhambra devient influenceuse
Bien avant TikTok, l’Algorithme s’appelait Alhambra. Le palais andalou de Grenade est alors devenu un passage obligé pour artistes, architectes et voyageurs en quête d’exotisme. Ses arabesques, ses cours intérieures et ses jeux de lumière se répandent dans toute l’Europe comme une tendance avant l’heure. L’Orientalisme ne se limite plus aux tableaux : il envahit le mobilier, l’architecture, les arts décoratifs et jusqu’aux intérieurs bourgeois.
Avec At the Mosque Door, Osman Hamdi Bey reprend les codes de l’Orientalisme pour mieux les détourner. Là où tant d’artistes occidentaux regardaient l’Orient de l’extérieur, le peintre ottoman en livre une vision intime, érudite et profondément ancrée dans sa réalité © The Metropolitan Museum of Art, New York
Le grand bazar des influences
Mais réduire cette histoire à une simple appropriation serait aussi réducteur que les clichés qu’elle tente de déconstruire. Car les échanges circulaient dans plusieurs directions. Designers européens fascinés par les techniques islamiques, artisans inspirés par des motifs venus de Perse, collectionneurs avides d’objets orientaux : les influences se croisent, se répondent et parfois se confondent. Certaines créations sont même commercialisées comme « persanes » alors qu’elles n’ont jamais vu Téhéran. Le marketing avait déjà trouvé son désert avant le pétrole.
La revanche du regard intérieur
L’une des révélations de l’exposition porte le nom d’Osman Hamdi Bey. Formé en France mais profondément enraciné dans l’Empire ottoman, il observe son monde depuis l’intérieur alors que tant d’autres le contemplent depuis l’extérieur. Là où certains peintres collectionnent les fantasmes, lui collectionne les nuances. Ses œuvres rappellent que l’Orient n’était pas seulement un sujet regardé : il regardait aussi en retour.
Dans Young Woman Reading, Osman Hamdi Bey tourne le dos aux clichés orientalistes les plus tenaces. Pas de harem ni de spectacle exotique, mais une femme absorbée par la lecture. Une scène de savoir, de calme et d’émancipation qui rappelle que l’Orient réel était souvent plus riche et plus complexe que celui imaginé par les peintres occidentaux © Islamic Arts Museum Malaysia
Au fond, cette exposition raconte moins l’Orient que notre manière de fabriquer l’ailleurs. Hier avec des pinceaux, aujourd’hui avec des filtres. Les outils changent. Les projections, elles, voyagent remarquablement bien.
Forgé pour protéger, collectionné pour admirer. Ce casque ottoman des XVe et XVIe siècles rappelle que l’Orientalisme ne s’est pas nourri uniquement de fantasmes et de peintures. Armes, armures, textiles et objets précieux ont également façonné le regard occidental sur le monde islamique. Entre prouesse militaire et raffinement décoratif, cette pièce témoigne d’un savoir-faire où l’acier se faisait aussi élégant que redoutable Collection du The Walters Art Museum © Walters Art Museum
Between Fact and Fantasy jusqu’au 28 février au MET (Metropolitan Museum of Art)
1000 Fifth Avenue, New York, NY 10028, États-Unis