Nkanga — Peaux de terre

Otobong Nkanga au Musée cantonal des Beaux-Arts (c) MCBA

Un jour, sans qu’on sache vraiment pourquoi, on pose le pied quelque part — et le sol répond. Pas avec du bruit, mais avec du poids. Une sensation diffuse, presque charnelle, comme si la terre avait gardé trace de tout ce qui l’a traversée : les gestes, les absences, les blessures, les passages. Devant l’œuvre d’ Otobong Nkanga, ce vertige devient tangible. Au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne (MCBA), I dreamt of you in colours ne raconte pas une histoire — elle la réveille! Et ce qui remonte n’est jamais tout à fait étranger. Récit. 

Entrer au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne (MCBA) pour visiter l’exposition — I dreamt of you in colours— c’est accepter de perdre ses repères pour mieux retrouver ses racines…même celles qu’on ignorait porter. Chez Nkanga, rien n’est fixe. Tout circule : les matières, les corps, les récits. La couleur elle-même devient migration. Elle ne recouvre pas, elle révèle. Elle n’habille pas, elle exhume.

Otobong Nkanga Social Consequences V: The Harvest, 2022 Acrylique et adhésifs sur papier, 42×29,7cm Collection Wim Waumans ©Otobong Nkanga Photo: Courtoisie de l’artiste

Dès les premières salles, le ton est donné : le dessin n’est pas un geste, c’est une fouille. Une archéologie intime où souvenirs d’enfance et cartographies émotionnelles se superposent comme des strates. L’artiste creuse dans sa mémoire comme dans la nôtre et fait remonter à la surface des fragments d’humanité, bruts, parfois disloqués, toujours vibrants. 

Otobong Nkanga Leaving trails in the distance, 2021 Tapis en laine, cordes en coton nouées à la main, sculptures en bois de hêtre pleureur, sculptures en verre soufflé à la main, sculptures en argile, métal, son, matériaux organiques et huiles diverses Dimensions globales définies par l’espace Collection de l’artiste ©Otobong Nkanga Photo: Objets pointuS

Puis le regard bascule. Le sol devient sujet. Les mines, les minerais, les flux d’extraction ne sont plus des données économiques, mais des cicatrices ouvertes. Avec In Pursuit of Bling, le “bling” perd son éclat pour révéler son coût. Derrière la brillance : des territoires vidés, des histoires pillées, des corps usés. La richesse ici n’est jamais innocente, elle est chargée, littéralement!

Nkanga ne dénonce pas frontalement. Elle infiltre. Elle tisse. Elle compose des installations comme des écosystèmes, où chaque élément — minéral, textile, sonore — dialogue avec l’autre. Le spectateur devient alors un maillon de cette chaîne sensible. On ne regarde plus une œuvre, on entre dans une circulation.

Otobong Nkanga Reflections of the Raw Green Crown, 2014 Vidéo HD monocanal, couleur, son, 2’52 » ©Otobong Nkanga Photo: Michael Mann

Et puis il y a ces tapisseries monumentales. Des paysages qui respirent, qui suintent presque. Des mondes où les profondeurs marines rencontrent les cicatrices terrestres, où les corps humains se fondent en minéraux, comme si l’histoire elle-même s’était fossilée dans la matière. Une ligne traverse ces œuvres — orange, incandescente — comme une veine ouverte. Elle monte, elle insiste, elle rappelle que tout est lié : climat, mémoire, exploitation et survie.

Otobong Nkanga Just waiting for us to play, 2006 Acrylique, gouache, vernis à ongles et perforations sur papier, 92×120cm Collection C. Mallard ©Otobong Nkanga Photo: ©Grégory Copitet

Mais au cœur de cette densité, une autre énergie affleure : celle de la réparation. Nkanga n’est pas dans la fatalité, elle est dans la recomposition. Ses installations deviennent des refuges, presque des sanctuaires. Des espaces où l’on peut s’allonger, respirer, sentir. Littéralement. Les odeurs, les textures, les sons… tout participe à une expérience sensorielle qui dépasse le regard.

Comme si l’art pouvait, un instant, recoudre ce que le monde a déchiré. Et c’est peut-être là que réside la force de cette exposition : dans sa capacité à tenir ensemble les contradictions. Montrer la violence sans l’écraser. Faire surgir la beauté sans l’édulcorer. Imaginer une économie du soin là où règne celle de l’extraction.

Nkanga ne donne pas de réponses. Elle ouvre des lignes. Des lignes de fuite, de faille, de vie…

 

I dreamt of you in colours
À zieuter et méditer jusqu’au 23 août 2026

MCBA
Place de la Gare 16, 1003 Lausanne

mcba.ch