Marjane Satrapi : L’encre ne meurt jamais
Marjane Satrapi lors d’une séance photo à Paris en novembre 2022. Un regard tourné vers l’horizon, comme si l’exil, la liberté et l’Iran continuaient de dialoguer en silence. (c) Joel Saget / AFP
Marjane Satrapi n’a jamais boxé dans la catégorie des consensuels. À coups de traits noirs, d’humour mordant et d’une liberté farouche, l’autrice de Persepolis a passé sa vie à distribuer des crochets aux clichés, aux dogmes et aux récits prémâchés. Avec sa disparition à 56 ans, le monde perd une conteuse hors pair, l’Iran l’une de ses voix les plus libres et les idées reçues une adversaire qu’elles n’auront jamais réussi à mettre K.-O. Marjane Satrapi quitte la scène, mais son œuvre reste debout au centre du ring. Les bras baissés, peut-être. La garde jamais!
Hommage à l’encre rebelle.
À contre-traits
On raconte souvent l’Histoire avec des généraux, des présidents ou des révolutions. Marjane Satrapi avait choisi une voie plus subversive : celle d’une petite fille insolente, de parents progressistes, de professeurs absurdes et de voisins ordinaires. Autrement dit, la vraie vie.
À Rome, en 2012, Marjane Satrapi troque le crayon pour la caméra. L’autrice de Persepolis poursuit alors son dialogue avec le monde, passant des cases de bande dessinée au grand écran sans rien perdre de son regard libre et acéré.
AFP PHOTO / TIZIANA FABI
Lorsque Persepolis paraît en 2000, le livre fait l’effet d’un pavé dans la mare — ou plutôt d’un encrier renversé sur des décennies de fantasmes occidentaux. D’un coup, l’Iran cesse d’être une abstraction géopolitique. Il retrouve des visages, des éclats de rire, des contradictions et une humanité. Une révolution à l’encre noire.
Crochets aux clichés
Pendant des années, les journaux ont parlé de l’Iran comme on regarde un pays derrière une vitre fumée. Marjane Satrapi, elle, a ouvert la fenêtre. Ses albums racontent les bombardements, l’exil, la répression, mais aussi les fêtes clandestines, les bêtises d’adolescente et les élans de liberté qui poussent toujours entre les pavés de l’autoritarisme. Son génie tenait dans cette capacité rare à faire entrer la géopolitique dans une cuisine familiale sans lui faire perdre son âme.
Le regard ailleurs, la cigarette suspendue entre les doigts. Une image presque cinématographique de Marjane Satrapi, dont l’œuvre n’a jamais cessé de naviguer entre insolence, mélancolie et liberté (c) DR
Ni case, ni cage
Au fond, le véritable tour de force de Marjane Satrapi n’était peut-être pas d’avoir conquis à la fois le 9e, le 7e, le 5e ou le 3e art. C’était d’avoir réussi à rester elle-même au milieu de tous ces territoires. Dessinatrice, autrice, réalisatrice, peintre, militante, elle refusait les étiquettes avec la même énergie qu’elle combattait les clichés. Son œuvre ressemble à son parcours : indisciplinée, curieuse, impossible à enfermer dans une seule case. À une époque obsédée par les spécialisations, elle avait choisi de prendre la tangente.
Marjane Satrapi appartenait à cette catégorie d’artistes qui refusent de choisir entre gravité et légèreté. Chez elle, un éclat de rire pouvait côtoyer une révolution. Une blague pouvait tenir tête à une dictature. Un simple dessin pouvait mettre en échec des années de propagande. À une époque où le monde adore les opinions prêtes-à-porter et les vérités sous vide, son œuvre rappelle une chose essentielle : penser reste un sport de combat.
Avec sa série “Femmes ou rien”, Marjane Satrapi troque le noir et blanc de Persepolis pour une palette éclatante. Dans “Atomic Women II”, les femmes occupent tout l’espace, entre douceur apparente et puissance contenue. Une manière de rappeler que les révolutions les plus durables commencent souvent par un regard (c) Marjane Satrapi
Cette liberté se retrouvait aussi dans sa manière d’être. Ceux qui l’ont côtoyée parlent d’une femme entière, chaleureuse, drôle, capable de passer d’un éclat de rire à une réflexion vertigineuse sur l’exil, la mort ou la condition humaine. Son immense succès ne lui avait jamais donné les manières d’une star. Marjane Satrapi préférait les conversations aux cérémonies, les idées aux décorations et l’humour aux postures. Une personnalité rare, dont le charisme tenait moins au bruit qu’elle faisait qu’à la lumière qu’elle dégageait.
Delshekasteh : le coeur brisé
Et puis il y a cette ironie tragique, presque persane. Après avoir traversé les secousses de l’Histoire, l’exil, la censure et les révolutions, Marjane Satrapi aurait été emportée par une blessure infiniment plus intime : l’absence de Mattias Ripa, son mari et compagnon de vie. Comme si celle qui avait passé sa carrière à raconter les fractures du monde avait finalement succombé à la plus universelle d’entre elles. Les Perses ont un mot pour cela : delshekasteh, le cœur brisé. Un terme vieux de plusieurs siècles qui rappelle qu’avant d’être une autrice, une cinéaste ou une icône, Marjane Satrapi était aussi une femme qui avait aimé immensément. Et son crayon, jusqu’au bout, aura boxé dans la bonne catégorie.
Mattias Ripa et Marjane Satrapi. Producteur, scénariste, compagnon de route et amour de sa vie, il fut aussi l’un de ses plus proches collaborateurs. Une histoire d’amour qui a traversé l’art, le cinéma et les années, jusqu’à devenir l’un des chapitres les plus bouleversants de son histoire (c) DR
L’encre ne quitte pas le ring
À l’heure où les certitudes montent sur le ring plus vite que les idées, Marjane Satrapi nous laisse une œuvre qui n’a jamais esquivé le réel. Son crayon n’était ni une arme ni un bouclier. Plutôt une paire de gants. De ceux qui permettent d’encaisser l’Histoire sans jamais cesser de lui rendre coup pour coup.
Les grandes artistes ne gagnent pas tous leurs combats. Elles choisissent simplement les bons adversaires. Marjane Satrapi avait choisi l’oubli, les clichés et la peur. Trois poids lourds. Son œuvre continue de leur tenir tête.