Les vins mystiques du Priorat

Vous ne connaissez pas la région du Priorat ? Ses romantiques et sauvages collines escarpées à quelques encablures de Barcelone ? Ses terres rougeâtres de schistes ardoisiers  ? Ses plantes aromatiques qui recouvrent ses collines pentues, dessinées par des terrasses multi-centennaires ? Ses vins rouges d’une concentration hors-norme, principalement à partir des cépages typiques de la région, le Grenache noir, le Grenache poilu et le Carignan ? Dans cet écrin romantique, la vigne y est presque incultivable à la machine et proche des terroirs les plus pentus du Lavaux, du Valais ou de la Moselle allemande! La recherche de la qualité est donc le seul mode de survie pour les vignerons du Priorat. Petite mise en bouche d’une des régions viticoles les plus spectaculaires au monde, avant de découvrir ces vins vibrants et racés, doucement épicés, comme si, allongés en pleine forêt sur de la mousse humide, nous étions sortis de notre songe par un soleil brûlant.

Chaste et chartreux

 

L’histoire raconte qu’au XIIème siècle, le roi Alphonse 1er le Chaste de Catalogne envoya deux chevaliers au travers de la Catalogne pour que l’ordre des chartreux originaire de Provence s’y installe. Arrivés au pied de Montsant, les chevaliers furent frappés par la beauté de l’endroit et rencontrèrent un berger (digne de confiance), qui leur indiqua un pin au milieu de la vallée, sur lequel apparaissait une échelle d’où s’élevaient des anges qui, arrivés en haut, disparaissaient. Convaincus par cette explication de bon sens, le roi offrit cette contrée aux moines, qui érigèrent leur monastère sur le lieu-dit du pin et eurent la bonne idée marketing de s’appeler la Cartuja de Scala Dei et d’apposer à leur blason une petite échelle. Autre bonne idée, ils emportèrent avec eux l’art de la viticulture savamment appris sur les bancs du cloître. Peut-être moins bonne idée marketing, pour travailler dans la vigne, ils portaient un habit de laine blanche, avec une capuche qui couvrait leur tonsure. Il semblerait donc que le Priorat produirait un vin mystique, élaboré selon des règles de travail et spiritualité qui figurent dans divers écrits datant des XVIIème et XVIIIème siècles (« Comment planter la vigne à Scala Dei », « Llibre dels Vassalls » ou encore « Manuel de viticulture de Porrera », que vous trouverez chez votre libraire de quartier). Dans ce décor exceptionnel, les moines aménagèrent au fil des siècles leurs vignes en terrasses sur les pentes les plus raides et leurs vins acquirent une grande renommée en Europe. Puis vint le phylloxera… véritable cataclysme pour le Priorat, qui acheva la quasi-totalité des vignes hormis quelques parcelles, heureusement préservées encore aujourd’hui. La main d’oeuvre se dirigea vers les villes et les ceps ne furent pas replantés. Nous devons le trésor du Priorat aux quelques vignerons restés sur ces terres pour perpétuer la tradition.

Un renouveau… genevois !

Dans les années 80, le Priorat commence à revivre grâce à quelques investisseurs convaincus du potentiel des vins du Priorat dont l’ancien chauffeur de taxi à Genève, Josep Lluis Pérez du Clos Martinet, et sa fille Sara, ensuite mariée avec le fils du célèbre René Barbier du Clos Mogador. Ce sont ensuite quelques domaines à forte influence romande qui ont participé à la nouvelle dynamique des années 2000. En 2004, c’est Saó del Coster qui voit le jour sous l’impulsion d’une bande d’amis, emmenés par l’enthousiaste avocat genevois Joël Chevallaz et Fredi Torres à la cave, puis en 2005, la famille genevoise Pirenne acquit la Perla del Priorat. S’il y a bien une région viticole genevoise hors de Suisse…

Saó del Coster, domaine confidentiel montant 

Le cellier de Saó del Coster

Les vignes de Saó del Coster ont pour certaines plus de 60 ans, leurs ceps sont noueux, la culture est en biodynamie, les vignes labourées à cheval, le cellier en voûtes se trouve dans une ancienne maison du village de Gratallops, l’équipe est à la pointe (notamment grâce à l’apport du consultant en biodynamie Frédéric Duseigneur, de l’expérimenté Pep Aguilar, aussi oenologue pour le très réputé « Trio Infernal » (Guérin-Combier-Fischer). Seuls 3.6 hectares sont plantés sur l’ensemble des 12 hectares et ils défrichent année après année pour un rythme de 2’000 nouveaux plants par année : le projet d’une vie ! Et les vins…

Pim Pam Poom 2015 : voilà une 100% Grenache sur sols granitiques, du pur jus ! Après six jours de macération, la fermentation est arrêtée comme un Beaujolais nouveau. C’est âpre, il y a de l’amertume, de l’amande, de la prune macérée et de la fraîcheur. Et dire qu’il tire à 14.5% d’alcool !

« S » de Saó del Coster 2016 : de la Grenache et du Carignan, élevés pendant douze mois en cuves inox, ça claque sur la langue ! C’est sexy, c’est explosif en milieu de bouche, de la framboise écrasée et ça ne laisse pas de lourdeur. Un vin de plaisir, un coup de fouet estival.

Terram 2016 : voilà la cuvée phare du domaine produite à 4’800 bouteilles, à base de Grenache, Carignan, Syrah et Cabernet Sauvignon, élevée en fûts de chêne pendant quatorze mois, ça champignonne au premier nez, c’est d’une puissance contenue sensationnelle, c’est noir, c’est balsamique, c’est fumé et épicé à souhait. Et l’acidité qui équilibre cette puissance, dense mais lente ! Elle mérite bien quelques années de vieillissement pour révéler tout son potentiel. Un rapport qualité/prix à notre sens imbattable dans le Priorat.

Terram 2009 : après dix ans, c’est toujours frais, une touche animale sobre qui n’est pas sans rappeler un certain domaine Trevallon, un nez profond, d’encens, de terre, de sous-bois, de clous de girofle, cette fois plus proche de la concentration d’un Clos des Cistes de Marlène Soria. C’est compoté, ça sent le gigot, le truffe, la prune. Mais malgré toute cette chaleur, la tension est électrique. Coup de coeur! Malheureusement épuisé…

Planassos 2014 : vieilles vignes de Carignan exposées sud à 320 mètres d’altitude sur la commune de Gratallops, une production confidentielle d’un peu plus de 500 bouteilles par année. Le nez est encre, baril de poudre, c’est serré, quelle lucarne dans l’obscurité. La première bouche est tout en douceur, du velours mais avec une fine âpreté. Une cuvée qui représente bien toute la complexité de cette région. On imagine encore les petites toges blanche s’agiter sous une chaleur implacable, avec ferveur et dévotion dans ce terroir sacré.

Pujada 2009 : attention très grand vin! Une autre cuvée confidentielle du domaine (850 bouteilles, raisins sélectionnés un à un à la cave), de vieilles vignes de Carignan situées sur un un coteau à 380 mètres d’altitude sur la commune de La Vilella Baixa. Elle présente un nez d’épices, d’herbes de Provence. Il y a là une énergie différente. Après dix ans, ça cogne encore dans les gencives, c’est un petit bébé. Mais les tanins sont là, fins, persistants. Et quelle acidité sur ce millésime pourtant chaud ! Ce terroir exposé nord-ouest, frais, produit des vins  humbles et envoûtants. Pas étonnant qu’Andreas Caminada (élu meilleur cuisinier d’Europe en 2018) ait choisi ce vin pour le repas d’ouverture du Schloss Schauenstein.

Les vignes de Saó del Coster

Le dernier moment pour visiter cette région qui à n’en pas douter deviendra bientôt une des destinations les plus prisées d’oenotourisme en Europe…

 

 

Chroniqueur œnologique

Photographe, mélomane et plume émérite, c’est aujourd’hui en métaphysicien du gosier que Pierre Emmanuel Fehr nous livre chaque mois les raisins de sa quête oenologique.