Leïla Alaoui, ode à une lumière indocile
Leila Alaoui dans l’œil d’Augustin Le Gall
On avait adoré la force engagée de ses portraits éloquents et obsédants déployés à la première Biennale des photographes du monde arabe contemporain à Paris. Des clichés avec une ambition, celle d’effilocher des idées toutes tissées sur le monde arabe. Ses pellicules, Leila Alaoui les défilait comme une panacée contre des poncifs médiatisés à bride abattue et pour museler les nombreux prismes que revêt l’obscurantisme. On devait rencontrer cet atome d’intelligence en mars 2016 lors de sa venue à Genève pour sa résidence prévue à Meyrin durant le Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains dont elle signait la très belle affiche. On gardera de cette étoile filante, son éclat défiant les brouillards des barbares ignares. Et comme certaines lumières refusent de s’éteindre, Genève rallume aujourd’hui ses fragments de vérité à travers l’exposition hommage présentée au Centre des arts de l’École internationale de Genève du 6 mai au 4 juin.
Plan serré sur une œuvre qui continue de nous fixer droit dans nos aveuglements.
Photographe et vidéaste franco-marocaine, Leila Alaoui n’aura eu de cesse de sonder les lignes fragiles entre identité, mémoire, déracinement et transmission. À travers ses séries réalisées au Maroc, au Liban, en Inde ou auprès de populations migrantes, elle développait une photographie profondément habitée, où l’esthétique ne venait jamais lisser le réel mais lui rendre sa densité humaine. Son travail avançait à contre-courant des regards sensationnalistes, préférant la proximité à l’exotisme, la dignité au voyeurisme, l’écoute au vacarme médiatique.
À Genève, ses images reviennent aujourd’hui comme des braises encore chaudes. Et ce qui frappe immédiatement dans l’exposition – The Other, un hommage en images – proposée au Centre des arts de l’École internationale de Genève, c’est l’absence totale de misérabilisme. Chez Leïla Alaoui, même l’exil garde la tête haute. Même la fatigue possède une noblesse. Même le silence parle fort.
Les Marocains (c) Leila Alaoui
La série Les Marocains, probablement la plus emblématique, agit comme une galerie de majestés anonymes. Photographiés sur fond noir dans les villages du Rif, de l’Atlas ou d’Essaouira, ses sujets semblent surgir d’un théâtre intérieur. Chaque ride devient territoire. Chaque étoffe raconte une mémoire. Chaque regard désarme. Elle transformait les places de marché en studio de cinéma existentiel, avec cette capacité rare à faire d’un portrait une déclaration politique sans jamais tomber dans le slogan.
(c) Leila Alaoui
Plus loin, Natreen et Crossings déplacent le regard vers les routes migratoires. Mais là encore, Alaoui refuse la statistique froide. Elle photographie des individus là où le monde ne voit souvent que des flux. Des familles syriennes déplacées au Liban, des migrants subsahariens suspendus entre deux continents, entre deux langues, entre deux vies. Son œuvre ne documente pas l’exil : elle lui redonne un prénom.
Et puis il y a ces images inédites, montrées pour la première fois à Genève, issues des séries My Body My Rights et My Fair Home. Des photographies qui continuent d’interroger la place des femmes, des travailleuses invisibles, des corps politiques aussi. Comme si Leïla Alaoui avait compris avant beaucoup d’autres que la photographie pouvait être un refuge autant qu’un miroir.
Awa Ouedraogo, My Body My Rights de Leila Alaoui
Ce qui bouleverse surtout, c’est cette tension constante entre esthétique et engagement. Ses images sont sublimes — au sens presque pictural du terme — mais elles ne cherchent jamais à séduire gratuitement. Elles regardent. Elles insistent. Elles dérangent parfois. Chez elle, la beauté n’est pas un filtre Instagram : c’est une manière de rendre justice.
(c) Leila Alaoui
L’exposition rappelle aussi combien Genève était un écrin logique pour accueillir cet hommage. Ville des droits humains, des dialogues internationaux et des frontières mouvantes, elle résonne naturellement avec une œuvre traversée par les thèmes de la migration, de la dignité et de l’identité culturelle.
(c) Leila Alaoui
Et comme si son histoire refusait de s’éteindre, un film inspiré de sa vie est actuellement en préparation : Leïla et la Nuit, réalisé par Fellipe Barbosa, avec Roschdy Zem et Marina Foïs notamment au casting. La preuve que certaines lumières continuent d’éclairer même après la nuit.
Leïla Alaoui – The Other, un hommage en images
Du 6 mai au 4 juin 2026
Centre des arts de l’Ecolint — École Internationale de Genève
7 Rue Marie-Thérèse Maurette – 1208 Genève
www.ecolint-cda.ch/fr/
Vernissage : mercredi 6 mai à 18h30