Le vertige comme mode d’emploi

Chez Camille Boitel, le chaos ne tombe jamais tout à fait : il performe (c) DR

À la Comédie de Genève, certains spectacles racontent une histoire. D’autres préfèrent dynamiter la notion même de récit pour transformer la scène en terrain glissant, en laboratoire du ratage sublime, en poésie de la catastrophe imminente. Avec « » de la Compagnie L’immédiat, présenté dans le cadre du Focus Circus, Camille Boitel et Sève Bernard ne proposent pas vraiment un spectacle de cirque. Ils orchestrent plutôt une collision délicate entre le désordre et la grâce. Une tentative d’attraper l’instant avant qu’il ne tombe par terre. Ou pire : avant qu’il ne devienne prévisible. À vivre du 14 au 16 mai prochain. 

Ici, le vide porte même un titre. Deux guillemets suspendus comme une respiration coupée, un trou noir scénique où tout semble pouvoir surgir : un objet qui s’effondre, un corps qui dérape, une idée qui trébuche en beauté. Chez Boitel et Bernard, l’accident n’est jamais une erreur. C’est une méthode de composition. Une écriture du presque-rien. Une chorégraphie du bancal. 

Et c’est précisément là que le spectacle devient fascinant. Parce qu’au lieu de cacher les failles, il les expose comme des bijoux mal polis. Le décor semble improvisé, bricolé à partir de ce qui traîne, récupéré sur place, assemblé comme une pensée qui se construit en direct sous les yeux du public. Les artistes arrivent littéralement “les mains nues” pour fabriquer l’immédiat avec ce que le théâtre leur offre.  Le résultat ? Une scène qui ressemble parfois à un chantier mental après une tempête existentielle. Et pourtant, au milieu du chaos, quelque chose tient debout. Fragilement. Magnifiquement.

Dans ce spectacle, même les échelles semblent traverser une crise existentielle (c) DR

Ce Focus Circus imaginé par la Comédie ouvre justement un territoire où le cirque cesse d’être une simple démonstration de virtuosité pour devenir une matière vivante, hybride, presque philosophique.  Ici, l’exploit ne réside plus dans le contrôle absolu, mais dans la capacité à danser avec l’imprévisible sans chercher à le dompter. Une époque entière résumée en mouvement, finalement.

Dans « », les objets semblent avoir leur propre volonté. Les corps négocient avec la gravité comme on négocie avec ses propres fissures intérieures. Ça tombe, ça glisse, ça résiste, ça recommence. Comme la vie un lundi matin. Mais avec plus de poésie et nettement moins de mails.

Et c’est peut-être ça, le vrai vertige du spectacle : réussir à transformer l’instabilité en langage. Faire du désordre une partition. De l’échec une élégance. Une déclaration d’amour à tout ce qui vacille encore.

Parce qu’au fond, le cirque de Boitel et Bernard ne cherche pas à impressionner. Il cherche plutôt à rappeler que les plus belles choses tiennent parfois à deux millimètres du chaos. Et que l’équilibre parfait est souvent beaucoup moins intéressant qu’une chute bien habitée.

« » — Compagnie L’immédiat

Dans le cadre du Focus Circus à la Comédie de Genève

Du 14 au 16 mai 2026
Durée : 1h10
Dès 7 ans

Comédie de Genève
Esplanade Alice-Bailly 1, 1207 Genève