Le Parti du Thé : vingt ans à contre-courant

Une tasse à la main, le temps suspendu. Pierre Lebrun, passeur de feuilles et gardien du goût juste (c) Le Parti du Thé

De la tasse de l’enfance aux grands crus japonais, Pierre Lebrun a construit le Parti du Thé il y a 20 ans, à son image : libre, exigeant et anti-industrielle. Voyageur infatigable, sourcer direct, artisan parisien, ce passionné défend un thé vivant, accessible, jamais intimidant. Sans jamais courir après les tendances : il les observe, les filtre, les infuse. Chez lui, le thé n’est ni figé ni folklorique : il est vivant et profondément contemporain. Entrer dans son univers, c’est comprendre que le thé peut avoir du caractère. Qu’il peut dialoguer avec la gastronomie, séduire une génération curieuse, et rester farouchement artisanal dans un monde pressé.
Rencontre avec un passeur de feuilles qui préfère le goût juste aux effets de mode. Interview à déguster lentement.

Vous dites souvent que votre première rencontre avec le thé vient de votre grand-mère. Que reste-t-il de ce souvenir aujourd’hui ?
Beaucoup de choses. C’était un thé très simple, des biscuits qu’on trempait dedans. Mais c’était un rituel, un moment. Je crois que c’est là que le thé s’est ancré chez moi, avant même que je sache ce que c’était vraiment. Cette douceur, ce calme… ça m’accompagne encore.

Vous vous souvenez du moment précis où la feuille a basculé du quotidien au sacré ?
Je découvre les maisons de thé. Les gestes, le cérémonial, le temps qu’on prend. Et surtout le goût. La première fois que j’ai bu un vrai thé préparé dans les règles, j’ai pris une claque. Je me suis dit : « Ah… donc le thé, c’est ça. » À partir de là, je ne l’ai plus jamais regardé pareil.

Un mur de feuilles comme une bibliothèque olfactive. Ici, le thé se choisit à l’instinct, pas à la va-vite (c) Le Parti du Thé

Avant d’être artisan du thé, vous avez été acheteur en Asie. Qu’est-ce que ces voyages ont aiguisé chez vous ?
Elle m’a appris à regarder, à comparer, à comprendre d’où viennent les produits. J’ai beaucoup voyagé : Shanghai, Pékin, Hong Kong… J’ai appris que derrière chaque objet, il y a une culture. Le thé, c’est exactement ça : un produit, mais surtout une histoire.

Quand vous lancez votre propre maison de thé, quelle est votre idée fondatrice ?
Désacraliser sans banaliser. À l’époque, le thé était très codifié, parfois intimidant. Je voulais un lieu où les gens puissent ouvrir les boîtes, sentir, lire, prendre leur temps, acheter en petite quantité. Un espace sans pression, pour les curieux comme pour les timides.

Le Parti du Thé. Un nom comme une prise de position. Et une invitation à ralentir (c) Le Parti du Thé

Vous insistez beaucoup sur votre refus de l’industrialisation. Pourquoi est-ce si central ?
Parce que le thé est un produit vivant! On travaille par récoltes, par saisons. On ne peut pas faire du stock massif sans perdre en qualité. On fabrique régulièrement, en petits lots. Oui, parfois il y a des ruptures, mais je préfère ça à une abondance artificielle.

Aujourd’hui, vous travaillez majoritairement en direct avec les producteurs. Comment cette évolution s’est-elle faite ?
Au début, je passais surtout par des importateurs. Puis, avec le temps et les volumes — notamment grâce aux restaurants — j’ai pu développer le direct producteur. Ça change tout : la qualité, la traçabilité, la relation humaine. Le prix vient en dernier. Ce qui m’importe, c’est le goût.

Verser, attendre, observer. Le thé commence toujours par un geste juste (c) Le Parti du Thé

Vous revendiquez aussi un “fabriqué à Paris”. Que signifie-t-il pour vous ?
On assemble, on crée, on ajuste dans notre atelier parisien. C’est rare aujourd’hui, et j’y tiens. Ça permet une vraie maîtrise. On va d’ailleurs bientôt tout regrouper dans un même lieu. Ce n’est pas du marketing : c’est une façon de travailler, presque artisanale.

Vous collaborez beaucoup avec des chefs et des artisans. Le thé peut-il vraiment s’asseoir à table et dialoguer avec un plat comme un vin ?Complètement! On travaille sur des accords thé-mets, parfois en alternative à l’alcool. Fromages, chocolats, cuisines gastronomiques… Le thé a une palette énorme. Il peut dialoguer avec un plat comme un vin, mais avec une autre lecture.

Vert intense, poudre vivante. Le matcha, concentré de feuille et d’énergie maîtrisée (c) Le Parti du Thé

Le matcha est partout. Comment vivez-vous cette “matcha mania” ?
C’est impressionnant! Dans nos meilleures ventes, il y a beaucoup de matcha. Mais attention : le vrai matcha est exigeant. Ombrage avant récolte, finesse de mouture, origine… Il y a énormément de faux matcha sur le marché. Quand il est bon, c’est un produit incroyable, aussi bien gustativement qu’en termes d’énergie.

Il y a le côté bien-être, la recherche d’une énergie plus stable que le café. Il y a aussi l’esthétique, bien sûr. Mais surtout, c’est un produit qui fait sens aujourd’hui : naturel, ritualisé, ancré dans une culture.

Vingt ans plus tard, comment on garde la feuille vivante sans la figer dans la nostalgie ?
On ne triche pas et on reste curieux! On goûte, on voyage, on transmet. Les palais évoluent : beaucoup commencent par des thés parfumés, puis vont vers les origines. C’est un chemin. Moi, j’aime accompagner ce chemin.

Un souvenir marquant de ces années ?
Un voyage juste au moment où le Covid a tout arrêté. Un avion presque vide, une sensation irréelle. Ça m’a rappelé que tout peut s’interrompre très vite. Comme une infusion qu’on retire trop tôt.

Le Parti du thé
34 Rue Faidherbe, 75011 Paris, France

65 Rue de Lancry, 75010 Paris, France

www.lepartiduthe.com