La caresse volcanique du vin de Terre Nere ?

Sur la face Nord de l’Etna, au milieu des pivoines, pêchers, oliviers et néfliers, se nichent quelques unes des plus belles vignes d’Italie. Ce terroir unique au monde composé de cendres volcaniques, de pierre ponce et de morceaux de roche expulsés du volcan laisse présager des vins de chaleur, mais c’est tout le contraire. De par l’altitude des vignes allant de 600 à 1000 mètres, rouge comme blanc, les raisins qui s’y élèvent sont frais, tout en gardant leur origine sicilienne. L’Etna, c’est un peu la Bourgogne de la Méditerranée, car son élégance s’en rapproche tout autant que celle du Piémont. Suivant les millésimes et les crus, nous oscillons entre le velours d’un siège d’opéra, l’austérité d’un homme d’habit, mais toujours avec une texture à la fois fine et langoureuse. Les vins sont vinifiés séparément selon les parcelles et dévoilent de subtiles différences de raffinement, toujours en se rejoignant dans la simplicité de l’adage de leur vigneron Marco de Grazia : « quand on boit volontiers un vin, c’est parce qu’il est bon ».

Marco de Grazia © Pierre-Emmanuel Fehr

Tenuta delle Terre Nere

L’Etna, ce sont ces stries noires de coulées de lave qui façonnent la terre et lui donnent son relief. Ses différentes couches fossilisées offrent une formidable diversité sur toute l’appellation, suivant leur ancienneté, l’exposition des vignes au soleil et au vent, leur pente, l’altitude, le sol à la roche affleurante, caillouteuse ou sablonneuse, pauvre ou riche, des terrasses ou de la lave solide. Autant de particularités qui ont incité certains vignerons, dont Marco de Grazia, à défendre une vision bourguignonne de hiérarchie des crus. La face Nord entre les villes de Linguaglossa et Randazzo est indéniablement la plus réputée pour les vins rouges, que l’on pourrait appeler « Côte d’Or de l’Etna ». Mais à la différence des crus bourguignons, il n’existe pas de littérature pour les vins de l’Etna autre que quelques carnets d’époque de négociants qui distinguaient déjà les meilleurs emplacements. Heureusement, les anciens ont la mémoire du terroir et connaissent précisément le goût des différentes parcelles. C’est en parlant avec eux que Marco de Grazia s’est convaincu des micro-climats appelés contrada. Il est désormais le fer de lance de cette vision parcellaire des vins de l’Etna, qui a grandement contribué à donner l’impulsion nécessaire à la région pour tutoyer les plus grands vins du monde. Depuis ses premières vendanges en 2002, Marco de Grazia apporte un soin extrême à ses vignes âgées de 50 à 140 ans, en culture bio avec utilisation de levures indigènes et sélection massale. Sa vision du travail de vigneron tient en une phrase: être pratiquement invisible et tirer de la vigne ce qu’elle a à dire, en intervenant le moins possible à la cave.

Dégustation verticale et horizontale d’anthologie

Marco de Grazia met en garde lors de cette dégustation orgiaque organisée par le Club des Amateurs de Vins Exquis: « vous allez goûter une multitude de grands vins. Mais n’oubliez pas  ! Les différents millésimes sont ici pour notre plaisir, pas pour être critiqués par des soi-disant connaisseurs, mais pour comprendre la subtilité de chacun et de chaque contrada. Un vin doit être le témoin de l’année qu’il a traversée, nous rappeler l’unicité de chaque millésime« . Nous débutons la dégustation par une petite verticale de son Etna Bianco Santo Spirito, de 2017 à 2014, à base du cépage roi de l’Etna en blanc, le Carricante. Il ressemble furieusement à un Chablis avec son nez abricoté, son acidité métallique, ses légères nappes pétroleuses moelleuses et iodées en milieu de bouche et sa finale aérienne, tout en élégance. Le millésime 2014 nous fait tomber de notre chaise… Absent de cette dégustation, la cuvée Calderara Sottana, danseuse gracile au caractère farouche, est au sommet de l’appellation. Nous attaquons ensuite l’horizontale de tous les crus en rouge sur 2016, afin d’apprécier les nuances entre les parcelles du cépage Nerello Mascalese. Et quelles différences! Ce cépage, souvent comparé au Nebbiolo ou Pinot Noir, possède une belle acidité et une structure tannique ferme, souvent assouplie par un peu de Nerello Capuccio (5%), autre cépage autochtone.

Etna Rosso, 2016 : voilà ce qui correspondrait à une appellation « village » en Bourgogne. Le vin peut-être le plus difficile à réaliser pour Marco de Grazia, à la différence des grands crus qui se font tout seul. Les pêches mures dominent, c’est pulpeux et accrocheur, en restant simple et frais.

Etna Rosso Guardiola, 2016 : cette superbe parcelle en amphithéâtre est nichée à près de 1000 mètres ! Il n’y a presque que de la roche et la terre est tellement pauvre que son austérité nous ferait généralement penser à un philosophe ermite mal rasé. Sur ce millésime extraordinaire pourtant, sa rudesse s’est adoucie et il n’y a même pas besoin d’attendre les années pour profiter de son raffinement aromatique. Au vu de la concentration présente, son potentiel de garde est énorme.

Etna Rosso Santo Spirito, 2016 : la sensualité incarnée, une forme de lascivité pour ce vin « dressed to kill », un peu apprêté mais toujours avec délicatesse et générosité.

Etna Rosso San Lorenzo, 2016 : la parcelle la plus froide et la plus minérale, mais quelle profondeur… Au nez, un mélange de noix de muscade et de fraise, puis en bouche, nous sommes aspirés dans un trou noir, un puits abyssal. C’est un vin sombre, profond, un poète tourmenté, que nous ouvrirons avec émotion après quelques années passées en cave.

Une soirée studieuse,
Terre Nere, Etna Rosso, Calderara Sottana, 2015

Etna Rosso Calderara Sottana, 2016 : sur cet océan de pierre où tout n’est que volcan, c’est explosif en bouche! A l’opposé du San Lorenzo que Marco de Grazia compare à Dostoïevski dans son approche de la société russe par une analyse psychologique profonde de Raskolnikov, voilà un vin tout en expression, du Tolstoï avec une description en éventail de la société, sur des notes de tabac, d’herbes, de forêt mouillée, puis une trame juteuse et croquante, des épices et des tannins surfins. Un vin de grande classe. A noter que le 2015, ouvert pour se rafraîchir le palais au moment d’écrire cet article, est tout bonnement sublime. C’est une caresse rugueuse. La texture est ultra fine, mais lente, comme veloutée. Et ce millésime, peut-être sans avoir l’équilibre parfait du 2016, est encore plus touchant. Mais nous ne sommes pas là pour comparer les millésimes !

Nous attaquons ensuite la verticale de 2007 à 2016 de La Vigna di Don Peppino, une parcelle de 0.9 hectare, qui a survécu au phylloxéra. C’est en hommage à Don Peppino qu’elle a été appelée ainsi, lui qui pendant septante ans l’a cultivée avec un soin infini, sans lequel ces plants francs de pied de 140 ans auraient été arrachés. Il l’a cédée à Marco de Grazia, en lui faisant promettre de la cultiver avec la même attention que son jardin. C’est un vin immense, sans filtre, au profil cendré et mentholé, qui suivant les millésimes présente une âcreté, de la pivoine, du pistil de lys. Sur 2011, c’est un vin longiligne, ouaté, aux arômes de rose et d’écorce ; sur 2014, serré, un monstre de concentration; sur 2016, poivre et orange sanguine tranchante, un équilibre parfait entre acidité et rondeur; puis vint le millésime 2015. De la race, un tempérament fou enrobé dans du cachemire. Malgré sa puissance, il est d’une tendresse extraordinaire, c’est un vin qui nous regarde de loin avec bienveillance, sans nous juger, le temps qu’il faudra. C’est une beauté évidente, une personnalité qui combine les extrêmes, tout en restant simple. Un vin qui touche l’âme et le cœur.

Les paroles du sage

« Quand on boit chaque jour dans une vie, on finit par comprendre des choses sur le vin. Pour ma part, j’arrive à deux conclusions. La première, c’est que j’aime boire un vin s’il est honnête, qu’il soit petit ou grand, à 10 euros ou 300 euros. Mais mon palais n’accepte plus les vins maquillés et je sens lorsque le vigneron n’a pas de respect pour sa terre. La deuxième chose, c’est que nous venons de faire une double verticale et horizontale monumentales de mes cuvées. C’est bien. Mais au fond, j’aurais plus de plaisir à choisir n’importe quelle bouteille de celles que nous avons dégustées ce soir et la boire entre amis, la sentir évoluer dans le verre au fil de la soirée. Il faut savoir parfois oublier l’analytique et se concentrer sur le plaisir et le partage« .

Chroniqueur œnologique

Photographe, mélomane et plume émérite, c’est aujourd’hui en métaphysicien du gosier que Pierre Emmanuel Fehr nous livre chaque mois les raisins de sa quête oenologique.