Genève à l’heure indienne
Kuruvilla Markose face au Léman : calme indien, regard stratégique et ambitions qui avancent à pas feutrés (c) Titan Company
À Genève, beaucoup viennent chercher une bénédiction horlogère. Titan Company, elle, est arrivée avec autre chose dans ses valises indiennes : une vision. Une manière différente d’habiter le temps. Pour sa toute première apparition durant Watches & Wonders, le groupe indien n’a ni cherché à faire trembler les vitrines suisses ni à parler plus fort que les autres. Il a préféré cette élégance plus rare : celle des ambitions qui avancent sans bruit. Face aux grandes maisons helvétiques, son CEO Kuruvilla Markose aka Diny déroule une vision presque philosophique de l’horlogerie, où la légitimité se construit davantage dans la patience que dans le prestige immédiat. Derrière les cadrans ultra-fins, les jeux de matières et les ambitions internationales, se dessine surtout le portrait d’une Inde qui ne veut plus simplement admirer le luxe mondial… mais apprendre à lui donner une nouvelle pulsation. Une arrivée feutrée, mais loin d’être anodine. Comme un battement discret capable, à terme, de dérégler quelques certitudes suisses.
Darjeeling, complications et convictions avec Diny, figure zen et avant-garde d’une Inde horlogère en pleine ascension.
Genève reste une sorte de Vatican horloger. Quand une marque indienne y pose ses valises pour la première fois, est-ce qu’on ressent davantage de pression… ou une forme de validation silencieuse ?
Honnêtement, nous regardons cela comme un long jeu. Ce n’est pas un sprint de 100 mètres. Nous sommes dans une logique de progression. Pendant longtemps, l’Inde était surtout associée à l’horlogerie accessible. Aujourd’hui, le pays change énormément. Il y a une nouvelle génération de consommateurs, plus exigeants, plus cultivés horlogèrement, qui veulent des produits plus sophistiqués.
Genève représente évidemment quelque chose de symbolique. Quand on vous invite ici, au cœur de la culture horlogère mondiale, cela veut dire que votre travail commence à être observé différemment. Mais nous venons surtout pour apprendre, observer, écouter les réactions.
Pendant longtemps, l’horlogerie indienne était regardée comme fonctionnelle. Aujourd’hui, vous arrivez avec des pièces à plusieurs milliers de dollars et des propositions mécaniques ambitieuses. Qu’est-ce qui a changé dans le regard et surtout dans le désir des consommateurs indiens ?
Le marché indien a profondément évolué. Il y a dix ans, beaucoup de consommateurs cherchaient surtout des montres entre 300 et 500 dollars. Aujourd’hui, ils veulent davantage. Depuis la pandémie notamment, nous avons vu une explosion de l’intérêt pour les montres automatiques et les pièces plus techniques.
Prenez par exemple la Stellar Wandering Hour : cette pièce mécanique à complication, proposée autour de 2’000–2’500 dollars, symbolise parfaitement cette nouvelle ambition horlogère. Nos plongeuses dépassent parfois les 1’000 dollars. Notre modèle mécanique ultra-fin de 2,2 mm atteindra environ 4’000 dollars. Et malgré cela, la demande existe.

C’est important de comprendre que nous ne créons pas ces produits pour Genève. Nous les créons d’abord pour les consommateurs indiens. Genève devient ensuite une plateforme de visibilité internationale. L’Inde mérite sa place dans la conversation horlogère.
Vous sentez une forme de fierté nationale autour de cette présence genevoise ?
Oui, énormément. Beaucoup d’Indiens sont venus nous voir ici et nous ont dit qu’ils étaient fiers de voir une marque indienne présentée dans ce contexte. Pendant longtemps, l’horlogerie haut de gamme semblait réservée à certains pays ou certaines cultures. Aujourd’hui, l’Inde développe aussi sa propre confiance créative.
Nous sommes un pays de plus d’un 1 milliard d’habitants. Une immense classe moyenne et supérieure émerge. D’ici 2040, l’Inde sera probablement l’un des marchés du luxe les plus importants au monde. Ignorer cela serait une erreur stratégique pour l’industrie.
Vous parlez souvent d’“accessible luxury”. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Il existe plusieurs niveaux dans le luxe. Vous avez l’ultra-luxe exclusif. Puis le luxe aspirationnel. Et ensuite ce que nous appelons l’accessible luxury : des produits très bien conçus, avec une vraie qualité de fabrication, mais qui restent atteignables.
C’est là que nous voulons jouer. Beaucoup de collectionneurs possèdent des pièces extrêmement coûteuses qu’ils portent rarement… mais ils cherchent aussi des montres plaisir, des “daily watches”, des objets bien dessinés, bien finis, intéressants techniquement, sans forcément entrer dans des prix délirants.
Ce qui surprend chez Titan, c’est cette obsession du détail même sur des pièces accessibles : pierres, textures, céramique, finesse… Comme si vous refusiez que le design devienne tiède sous prétexte de prix plus doux…
Parce que le design ne devrait jamais être paresseux, peu importe le prix. Nous essayons d’apporter des éléments qu’on ne voit pas forcément dans cette gamme-là : céramique, pierres naturelles, aventurine, finitions particulières, travail sur les textures ou les affichages.
Même sur une montre à 600 dollars, nous voulons créer une émotion visuelle. Une personnalité.
Edge, Nebula, Apex… On a presque l’impression que chaque marque parle une langue émotionnelle différente. Est-ce votre manière de construire plusieurs visages de l’Inde contemporaine ?
Parce qu’une seule marque ne peut pas tout raconter. Titan est une maison très large. Mais chaque sous-marque possède une philosophie spécifique.
Edge représente la finesse et l’innovation minimaliste. Nebula parle davantage d’artisanat, d’or, de richesse décorative. Zaylaa est plus sportive. Et maintenant Apex arrive comme une marque dédiée à l’excellence horlogère pure.
Nous avions besoin d’un espace capable d’exprimer le savoir-faire mécanique plus sérieusement.
Votre modèle mécanique ultra-fin de 2,2 mm n’a pas seulement fait réagir pour son esthétique, mais parce qu’il semblait envoyer un message : “nous aussi, nous pouvons jouer sur le terrain de la haute technicité.” C’était important pour vous ?
Parce qu’il représente un défi technique réel! Réduire autant l’épaisseur d’une montre mécanique demande énormément de travail, de précision et d’ingénierie. Ce n’est pas simplement esthétique.
Quand nous l’avons montré au Dubai Watch Week, les collectionneurs et journalistes ont réagi très fortement. Cela nous a encouragés à aller plus loin.
Ce qui frappe chez vous, c’est ce calme. Beaucoup de marques arrivent avec un ego énorme. Vous, on sent davantage une logique d’endurance que de démonstration immédiate…
Parce que nous savons exactement où nous en sommes. Dans l’horlogerie, il existe plusieurs niveaux de finition, de complication, de maîtrise. Nous progressons. Certaines de nos montres atteignent aujourd’hui des standards très élevés. Mais nous avons encore du chemin. Et c’est précisément ce qui rend l’aventure intéressante.
Finalement, le plus difficile aujourd’hui pour Titan, ce n’est peut-être plus de fabriquer de bonnes montres… mais de changer le regard du monde sur ce qu’une maison indienne peut produire horlogèrement. Quel est votre plus grand défi?
Je dirai transformer une réussite locale en crédibilité mondiale. Être leader dans son pays est une chose. Être reconnu internationalement en est une autre! Il faut du temps. Il faut construire une culture produit solide. Continuer à améliorer les mouvements, les finitions, les designs. Accepter les critiques aussi. Mais nous avançons sereinement. Avec discipline. Et surtout avec une conviction : l’horlogerie ne doit plus parler avec un seul accent.
Titan Company www.titancompany.in


