Gabriele Rossi : architecte en strates
Chez Gabriele Rossi, tout commence autour d’une table : des images, des lignes… et cette manière rare de faire parler l’espace avant de le construire (c) Archilab
Et si l’architecture n’était pas une construction… mais une conversation ? Chez Gabriele Rossi, chaque bâtiment parle — au passé, au présent, au futur — dans une langue faite de volumes, de mémoire et d’intuition. De Milan à Manhattan, de Lausanne à Doha, son parcours trace une géographie dense, presque romanesque. Mais derrière la rigueur, il y a une générosité rare : celle d’un architecte qui ne cherche pas à imposer, mais à offrir. Offrir des espaces, des respirations, des équilibres. Dialogue en relief.
Vous avez étudié à Columbia dans les années 80. Qu’est-ce que cette immersion a changé dans votre regard ?
Ça a été un choc! Une autre échelle, une autre intensité. À New York, tout allait plus vite, plus grand, plus loin. J’ai participé à la planification de Battery Park City, un projet colossal sur un territoire littéralement gagné sur l’Hudson, un morceau de Manhattan arraché à l’eau.
Mais au-delà du projet, c’est surtout une méthode que j’ai intégrée : une rigueur presque brutale et une ouverture liée au travail collectif. On était en dialogue permanent avec d’autres architectes, d’autres visions. C’est une école de l’exigence, mais aussi de l’humilité.
Le Siège administratif MJM à Épagny-Gruyères (c) Archilab
Vous avez côtoyé des figures majeures comme Richard Meier ou Bob Stern. Qu’est-ce qu’elles vous ont transmis ?
Elles marquent forcément. Richard Meier, par exemple, a influencé ma manière de structurer un projet, d’envisager la lumière, les volumes. Mais il faut savoir s’en détacher. À un moment donné, on digère ces influences pour construire son propre langage. Sinon, on reste dans la citation, pas dans la création.
Entre Milan, Florence, Rome… puis New York et la Suisse, comment ces géographies ont-elles sculpté votre regard ?
Énormément. On parle souvent des États-Unis, mais pour moi, l’Italie reste un socle fondamental. J’ai eu la chance de grandir entre Milan, Florence et Rome, au milieu d’une architecture d’une richesse incroyable. Se promener dans ces villes, c’est déjà une leçon en soi.
Le siège de MSC à Genève (c) Archilab
Très tôt, j’ai développé une habitude qui m’a énormément formé : dessiner ce que je voyais. Pas photographier mais dessiner. Parce que le dessin oblige à comprendre. Quand on redessine un bâtiment de la Renaissance ou du baroque, on en saisit les règles, les proportions, la logique. Tout est déjà là : l’ordre, la séquence, la superposition.
Ensuite, New York a apporté autre chose : une méthode, une ouverture, une intensité. Une manière de penser à grande échelle, de travailler vite, de collaborer avec d’autres visions. Et puis la Suisse, où je me sens profondément à l’aise, m’a permis de trouver une forme de synthèse. Une manière d’ancrer cette culture, cette énergie, dans des projets plus précis, plus contextualisés via Archilab.
Aujourd’hui, je dirais que mon architecture est contemporaine, bien sûr mais toujours consciente de ce qui l’a précédée. On ne crée jamais à partir de rien. Il y a toujours un bagage, une mémoire, une histoire avec laquelle on dialogue.
La Villa Epalinges (c) Archilab
Vous évoquez souvent la notion de palimpseste. Pourquoi cette idée revient-elle autant dans votre travail ?
Parce qu’on ne construit jamais sur une page blanche. Il y a toujours une mémoire, une trace, une structure préexistante. L’architecture, pour moi, c’est une écriture dans le paysage. Et comme dans un palimpseste, on écrit par-dessus, sans totalement effacer. Les différentes couches restent perceptibles, en tension, en dialogue.
Vous cherchez donc à laisser transparaître ce qui existait avant ?
Oui, dès que c’est possible. Même lorsqu’un bâtiment disparaît, j’essaie d’en conserver une logique : une trame, une orientation, une proportion. C’est une manière de reconnaître ce qui a été fait avant nous. Une forme de respect, mais aussi de continuité. On ne part jamais de zéro, même quand on le croit.
La Fondation Bodmer à Cologny (c) Archilab
Votre architecture est souvent décrite comme “sans compromis”. Est-ce une forme de résistance aujourd’hui ?
C’est surtout une discipline. Chaque projet recommence à zéro. On analyse l’espace, le temps, le programme, le client. Et seulement ensuite, on propose une réponse. Mais bien sûr, les compromis existent. Les contraintes sont nombreuses : budgets, normes, réglementations. Ce qui est plus problématique aujourd’hui, c’est parfois l’excès de protection. On veut tout figer, tout conserver, au point d’empêcher toute évolution. Or une ville, comme un paysage, est faite pour se transformer.
Vous avez cette formule : “profession agriculteur, hobby architecte”. Une provocation ?
Une boutade… mais avec une part de vérité!L’architecture est une passion, presque un privilège. Mais travailler la terre en Toscane, produire de l’huile, c’est un rapport direct, physique, au temps et à la matière. Et au fond, il y a un lien entre les deux : on s’inscrit dans une temporalité longue. On plante, on attend, on construit.
La Clinique Genolier (c) Archilab
Si vos bâtiments pouvaient parler dans cent ans, que diraient-ils ?
J’aimerais qu’ils transmettent une forme d’optimisme. L’architecture est une opportunité : celle de créer quelque chose pour les autres. Une enveloppe, un espace de vie, un lieu d’expérience. Si, dans cent ans, quelqu’un ressent encore cette générosité, alors le projet aura eu du sens.
Archilab
Chemin du Liaudoz 11, 1009 Pully
Bureau fondé en 1989 par Gabriele M. Rossi, actif entre la Suisse et l’international (Europe, Moyen-Orient), spécialisé en architecture, urbanisme et projets sur mesure mêlant patrimoine et contemporain