De fil en aiguille

Magdalena Abakanowicz
Dos, 1976–1982
Jute et résine, c. 75×65×60 cm chacun
© Fondation Toms Pauli, Lausanne
Photo Arnaud Conne

C’est une exposition qui, d’une certaine manière, vient boucler la boucle. Après avoir régulièrement exposé ses oeuvres à Lausanne dans le cadre des Biennales de la Tapisserie, mais également au sein de la galerie Alice Pauli, Magdalena Abakanowicz voit aujourd’hui ses oeuvres textiles exposées au sein du MCBA (Musée Cantonal des Beaux-Arts). Un accrochage hors normes, rendu possible grâce à la fondation Toms Pauli, et en partenariat avec le Tate de Londres, qui intervient quelques années après la disparition de l’artiste polonaise, pionnière de l’art textile dont les créations tantôt arachnéennes, tantôt figuratives, font aujourd’hui partie des collections des musées d’art contemporain les plus importants au monde. Cette rétrospective, intitulée Territoires Textiles, vient présenter au public la carrière de l’artiste dans son ensemble, de ses premiers tissages expérimentaux, à ses œuvres majeures, en passant par des dessins, moulages et nouages. En parallèle, une salle du musée se verra consacrée aux créations de l’artiste textile suisse Elsi Giauque, contemporaine d’Abakanowicz, considérée comme la cheffe de fil de la Nouvelle tapisserie helvétique. 

 

Pour comprendre le travail de Magdalena Abakanowicz, et son lien indéfectible avec la ville de Lausanne, il faut repartir au siècle dernier. Dès l’année 1962, deux ans après avoir commencé ses expérimentations avec la création textile dans sa Pologne natale, l’artiste qui avait débuté sa carrière en pratiquant l’art de la peinture arrivait à Lausanne pour prendre part à sa première Biennale de la Tapisserie. Une exposition qui allait marquer la genèse d’une relation marquée par la fidélité, l’artiste revenant exposer au bord du Léman jusqu’en 1979, avec un premier show à la galerie Alice Pauli dès 1967. Une présence en Suisse qui va mener à l’intérêt de nombreux collectionneurs, et forger la réputation de l’artiste qui voit son travail reconnu à l’international dès les années 1980. 

Magdalena Abakanowicz Dos, 1976–1982 Jute et résine, c. 75×65×60 cm chacun © Fondation Toms Pauli, Lausanne Photo Arnaud Conne

Véritable pionnière de l’art textile et figure incontournable du monde de la sculpture, la polonaise débute ses expérimentations par une observation assidue de la nature et de l’humain. Pour transcrire ce qu’analyse son regard, elle délaisse la peinture et se tourne vers la fibre, attirée par sa malléabilité et son caractère vivant. Les premiers essais mènent quelques années plus tard à des créations aujourd’hui devenues les emblèmes de sa pratique, à l’image de ses oeuvres tridimensionnelles qu’elle nommait Abakans, dont l’Abakan rouge, exposé pour la première fois à Lausanne en 1969, et pièce maîtresse de l’exposition actuelle. Un moment full circle, hommage rendu dans la ville qui a dès le départ reconnu le talent de cette créatrice visionnaire. 

Magdalena Abakanowicz, Abakan – Situation variable II, 1971 Sisal et corde, 400×250×100 cm © Collection d’art de la Ville de Bienne Photo Norbert Piwowarczyk

Au fil de l’accrochage, c’est un parcours à la fois immersif et didactique qui attend le visiteur. De ses débuts, où la recherche de son expression se fait évidente par ses dessins et ses nouages, à ses créations devenues emblématiques, Territoires textiles, explore la totalité du spectre créatif de Magdalena Abakanowicz, mêlant dans les salles du MCBA Abakans et sculptures textiles figurant l’humain. En miroir de cette rétrospective, c’est un hommage qui est également rendu à travers cette exposition, à l’artiste suisse Elsi Giauque. Contemporaine de la créatrice polonaise, les deux femmes se sont côtoyées durant de nombreuses années sur la Biennale de la Tapisserie, se croisant dans leurs pratiques, réunies par la matière, mais différenciées par l’approche et le style. Proposant des œuvres aériennes, travaillant le fil dans sa géométrie, jouant de la transparence sans abandonner la couleur, elle se présente comme un contrepoint démonstratif du développement de l’art textile dans les années 1960. En Suisse, elle est aujourd’hui encore considérée comme pionnière de la Nouvelle tapisserie, ayant appliqué à cette pratique des innovations révolutionnant le monde de l’art. 

Deux femmes, non pas en opposition, mais en dialogue, témoins du monde des possibles vivant dans la pratique de l’art textile, viennent ouvrir les yeux des visiteurs sur les mille et uns possibles qui résident dans un simple fil. 

Magdalena Abakanowicz, Abakan – Situation variable II, 1971 Sisal et corde, 400×250×100 cm © Collection d’art de la Ville de Bienne Photo Norbert Piwowarczyk

 

Magdalena Abakanowicz – Territoires textiles – Hommage à Elsi Giauque

Jusqu’au 24 septembre 2023
MCBA (Musée Cantonal des Beaux-Arts)
Plateforme 10
Place de la Gare 16, 1003 Lausanne
www.mcba.ch