Brasserie Europe : à table, moteur, action !
Le waterzooï selon Jean-Jacques Danthine : les poissons de la région – ici la truite saumonée – plongent dans le grand bain belge, entre bouillon crémeux et légumes croquants (c) Angélique Freytag
Au Plaza, le cinéma passe à table. Dans le chef-d’œuvre moderniste de Marc J. Saugey, FdMP et YKRA signent un nouveau décor tandis que Jean-Jacques Danthine prend les commandes du scénario gourmand. Le chef belge y fait voyager les classiques de brasserie entre Plat Pays et terroir genevois, sans effets spéciaux mais avec quelques savoureux rebondissements. Un casting bien ficelé, des assiettes qui ont de la réplique et, pour une fois, un générique qu’on aimerait voir durer.
Un remake qui valait le détour
Certains lieux ont plusieurs vies. Le Plaza, lui, semble avoir décidé de toutes les jouer. Retour au début des années 1950. Marc J. Saugey signe le cinéma Plaza et le Mont-Blanc Centre, manifeste de cette Genève d’après-guerre qui rêve alors de modernité, de verre et de lignes franches. À leurs pieds s’installe déjà une Brasserie Europe, héritière du Café de l’Europe qui occupait auparavant l’adresse. Puis les bobines tournent, les décennies défilent et Le Mandarin prend l’affiche, institution chinoise où Genève se retrouve autour de brunchs aux accents cantonais. Jusqu’au dernier service : rideau, lumières éteintes.
Le Plaza reprend l’affiche : le monument moderniste de Marc J. Saugey entame un nouveau chapitre, entre cinéma, architecture et art de vivre (c) Angélique Freytag
Septante ans plus tard, joli travelling arrière : la Brasserie Europe reprend son rôle. Et pour une fois, le remake ne donne pas envie de réclamer l’original. Installée derrière l’immense baie vitrée qui domine Chantepoulet et la rue du Mont-Blanc, la salle cultive une élégance presque cinématographique : travertin, bois de cerisier, aluminium, mosaïques en pâte de verre et mobilier dessiné sur mesure composent un décor où Saugey reste le réalisateur fantôme. FdMP Architectes et Youri Kravtchenko du studio YKRA ont restauré son vocabulaire sans le momifier. Même l’aluminium des anciennes poutres du cinéma s’offre une seconde carrière en poignées sous le comptoir. Ici, le patrimoine ne prend pas la poussière : il tient votre sac. Et mérite largement son second plan.
Le Plat Pays prend de la hauteur
Mais assez regardé le décor: Moteur. Fourchette. Action! Jean-Jacques Danthine entre en scène sans effets spéciaux inutiles. Le chef belge préfère les assiettes lisibles aux scénarios à tiroirs où il faut attendre le débriefing du serveur pour comprendre ce qu’on vient de manger.
« There is no spoon. » Même la table cite Matrix. Au Plaza, le cinéma se glisse jusque sous les couverts — et la pilule rouge se prend volontiers avec le menu (c) DR
Sa cuisine joue plutôt le cinéma d’auteur : une idée forte, un produit identifiable et juste ce qu’il faut de rebondissement. Pas besoin de sous-titres pour comprendre l’intrigue. Le tartare de bœuf, coupé au couteau, se fait ainsi accompagner d’un gel de thym vinaigré et de pickles de légumes. Et parce que toute bonne intrigue mérite son personnage excessif, l’os à moelle peut venir rejoindre le casting.
Puis la Belgique débarque à Genève sans passer par Bruxelles! Danthine convoque les souvenirs de son pays natal mais leur fait traverser la frontière : son waterzooï abandonne la mer du Nord pour les poissons d’eau douce de la région, plongés dans un bouillon crémeux avec légumes croquants. La carbonnade flamande mijote longuement à la bière ; les croquettes de crevettes grises prennent un coup de frais avec persil et tuile à la moutarde. Et manifestement, ça matche. Même sans happy end à l’américaine.
Croquette de crevettes grises, persil frisé, tuile à la moutarde et citron: à la carte de la Brasserie Europe (c) Angelique Freytag
Trois actes, zéro longueur
La carte elle-même semble avoir piqué sa structure au cinéma : entrée, plat, dessert. Trois actes, cinq variations chacun. Les saisons réécrivent régulièrement le scénario et les arrivages glissent leurs suggestions du moment au générique. Le meilleur reste peut-être cette absence de démonstration.
Danthine travaille les textures et les contrastes sans transformer le dîner en concours d’architecture comestible. La gourmandise reste au centre du cadre : généreuse, précise, parfois canaille, toujours suffisamment tenue pour se souvenir qu’elle dîne dans une brasserie et non chez sa tante un dimanche midi. Bref, pas de blockbuster gastronomique à 200 millions d’effets spéciaux : le produit tient le premier rôle et joue sans doublure.
Et au dessert, ultime clin d’œil belge : le cuberdon, cette petite bombe violette emblématique de Gand, fond sur un cheesecake au spéculoos. Le Plat Pays avait donc gardé un dernier twist pour la scène post-générique.
Fenêtre sur cour… genevoise
Dehors, Genève défile derrière la baie vitrée comme un film en plan-séquence : passants pressés, trams, vélos, Chantepoulet en mouvement. Dedans, le temps ralentit. Un peu Fenêtre sur cour, version rive droite : moins Hitchcock, davantage fourchette. Et c’est peut-être là que la Brasserie Europe réussit son meilleur tour. Elle ne se contente pas d’occuper un cinéma historique : elle en prolonge la grammaire. Le cadre, le rythme, le décor, les trois actes de la carte, les références au passé… jusqu’au néon historique du Plaza qui interpelle les passants avec des répliques cinématographiques renouvelées par l’artiste genevois Christian Robert-Tissot.
Fenêtre sur Genève : derrière la baie vitrée, Chantepoulet assure le plan-séquence pendant que la Brasserie Europe soigne le premier plan (c) Angélique Freytag
Tout annonce d’ailleurs la suite : début 2027, le Plaza Centre Cinéma doit déployer autour de sa salle historique restaurée un espace immersif, des lieux d’exposition, une librairie-café et même un cinéma-hôtel de 17 chambres pensé comme autant de petites salles de projection privées. Les rideaux de velours y seront, paraît-il, « lynchiens ».
David aurait probablement apprécié : dîner dans le réel, dormir dans un film et se réveiller sans savoir très bien de quel côté de l’écran on se trouve. En attendant ce prochain épisode, la Brasserie Europe tient déjà son premier rôle. Un restaurant dans un cinéma ? Non. Un cinéma qui a enfin compris qu’entre deux histoires, on avait faim.
Coupez. On garde.
Brasserie Europe
Rue de Chantepoulet 1, 1201 Genève