Artiste en herbe

Beyond Crisis  © Valentin Flauraud for Saype

Bien qu’il y aurait eu peu de chance qu’on survole le Leysin en plein mois d’avril, on aurait adoré admirer, vue du ciel, l’impressionnante et éloquente oeuvre d’art de Saype: «BEYOND CRISIS». La Terre, à la fois muse et terrain de jeu pour cet expert en fresque land art nous interroge sur notre nature profonde, notre esprit, notre place sur terre et dans la société. Tout comme cette petite fille entourée de sa farandole dessinée à la main qui tourne autour d’elle, esquissée sur 3 000 mètres carrés. Regard orienté vers l’horizon, elle nous murmure: « c’est ensemble que nous vaincront la crise du COVID19 ».

Rencontre dans l’atelier d’un artiste à la philo des grandeurs.

Vous avez débuté le graffiti très jeune puis vous avez vite exposé en galerie. Qu’est-ce qui vous a guidé vers le land art ? 

J‘ai commencé le graffiti vers l’âge de 14 ans. Assez rapidement, je me suis posé la question sur le sens de mon action. Ma conclusion? Que l’objectif de l’art c’est de réussir à capter l’attention! Le graffiti est très présent en ville, peut être trop. A cette période, je vivais à la campagne, et je lisais beaucoup de littérature bouddhiste et sur l’écologie. Je me suis lancé à peindre sur l’herbe. Le dessein? Donner de la culture à tout le monde. Je sortais du cadre habituel des galeries et de la rue, et cela me donnait une infinité de possibilités peu exploitées dans cette voie. Ainsi, j’ai commencé à faire des tests dans le jardin de mes parents. Afin que cela fasse sens, il fallait que je trouve une peinture qui minimise au maximum mon impact écologique. J’ai passé une année à trouver une peinture efficiente. 

Beyond Crisis  © Valentin Flauraud for Saype

Quelles sont les contraintes dans cet art?

Les contraintes, relèvent évidement de la logistique, de tout ce qui englobe la préparation en amont puis de la gestion de la performance intellectuelle et physique. Car ici il s’agit d’un travail d’environ 15h par jour avec en moyenne vingt kilomètres à pied à laquelle s’ajoute la météo parfois versatile. A chaque endroit où je me rends, je dois m’adapter au lieu, Ainsi, à Ouagadougou (Burkina Faso), j’ai du travailler sur du sable, ce qui diffère beaucoup de l’herbe mais on s’adapte toujours.  

En 2019, vous avez entamé une tournée mondiale avec le projet « Beyond Walls » (au-delà des murs), avec notamment une escale très remarquée à Paris au pied de la Tour Eiffel. Votre fresque dévoile des mains enlacées, qu’on a pu découvrir également à Genève en septembre dernier dans le parc des Bastions. Comment envisagez-vous la poursuite de ce dernier vu qu’on ne peut même plus se serrer la main…. 

Ce projet est effectivement très évocateur de ce qu’on vit actuellement. Le symbole des bras enlacés est difficile à matérialiser. L’idée du projet prend pour point de départ un constat simple: c’est ensemble qu’on doit répondre au différents défis que l‘humanité aura à surmonter. Cette idée m’anime et j’y crois profondément vrai. La crise que l’on vit actuellement le démontre bien. On vit dans un monde interconnecté ou ensemble on doit réfléchir à des solutions globalisées. Mais attention, cela ne signifie pas qu’il faille perde l’identité des choses, cela ne veut pas dire diluer. L’écrivain et poète Miguel Torga disait que l’universel c’est le local sans les murs. Beyond Walls évoque cela. L’objectif est de créer la plus grande chaine humaine au monde. On est parti de parti de Paris, en passant par Andorre, Genève, Berlin, Ouagadougou et Yamoussoukro. Ici, il s’agit de partager ces idéaux avec le monde entier, en partant de l’idée que les gens y adhérent et nous portent. Les photos de poignées de main sont prises sur notre passage. On les coupe toutes au niveau du coude pour les intégrer à une base de données. Ainsi, on ne sait plus à qui appartiennent les poignées. On a par exemple la main d’Anne Hidalgo, la maire de Paris, des mains de footballeurs célèbres, mais également des gens lambda comme le dealer du coin par exemple. Le message contient cette notion d’universalité, c’est ce qui me plait dans ce projet.

Beyond Crisis  © Valentin Flauraud for Saype

Pouvez-vous nous parler davantage de votre œuvre « Beyond Crisis » (au-delà de la crise) ? Comment percevez-vous l’avenir ?

J’ai crée cette œuvre en réponse à l’actualité particulièrement plombée par la crise du COVID19. C’était dur mais j’ai de la chance d’être en Suisse car on a vécu un semi-confinement, ce qui m’a permis de réaliser cette fresque. L’idée est de réfléchir ensemble et être soudé dans ces moments pour pouvoir affronter la crise. J’ai usé de la figure de l’enfance symbole de naïveté et d’espoir. La jeune fille regarde vers l’avenir et cette farandole qu’elle a dessiné autour d’elle évoque de manière subtile le confinement. Je ne sais bien évidemment pas ce qui se passera dans le futur, mais à mes yeux cette crise a mis le doigt sur certaines défaillances de notre système. J’espère qu’on tendra petit à petit vers un monde plus éco-responsable et plus égalitaire. Je suis un peu utopiste la-dessus. C’est un de mes combats même si je n’aime pas employer ce terme car il renvoie à quelque chose de frontal. 

Comment percevez-vous le côté éphémère de vos œuvres ?

La notion d’éphémérité est un pilier complètement conceptuel dans mon œuvre. Je l’ai emprunté au bouddhisme. Par définition, tout est en perpétuelle évolution, tout bouge constamment et le reste n’est qu’une vue de l’esprit. Ainsi, peindre sur l’herbe, c’est voir l’œuvre disparaitre un peu comme tout dans la vie. On doit apprendre à se détacher du matériel et laisser partir les choses.

Beyond Crisis  © Valentin Flauraud for Saype