Welcome to…

La galerie Patrick Gutknecht et le photographe Cédric Delsaux présentent Welcome to the Dark Corporation, soit un monde totalement envahi par une obscure organisation. Cette entité se manifeste par la présence de robots à l’aspect humanoïde, ou d’humains à l’aspect de droïdes, c’est selon. Delsaux renoue avec la tradition des séries qui est la sienne et poursuit son projet entamé avec Dark Lens il y a quatorze ans qui interrogeait la frontière entre réalité et fiction. Il s’avère que la frontière a désormais disparu. Ce nouvel opus présente un fictif qui empiète sur le réel. On est donc loin du surgissement dans le monde réel de figures issues de l’univers Star Wars qui caractérisait ses débuts. Les personnages et motifs de cette Dark Corporation, en partie inspirés de la saga, se sont autonomisés et semblent s’être installés sur Terre. Leur équipement est recréé à partir d’éléments empruntés au monde des hommes. Ce nouveau monde « à la Terrienne », sans présence apparente de l’homme, interroge aussi sur le statut de la technologie.

Photographie et réel

Selon Cédric Delsaux, on a souvent tendance à penser que la photographie est un moyen de transparence pour représenter le réel et que tout ce qui ne s’en rapproche pas n’est pas considéré comme de la photographie, mais de l’art utilisant la photo. Un art détourné dirons-nous. D’un autre côté, la fiction est souvent opposée au monde réel. Dans cette optique, les séries du photographe, Dark Lens dans un premier temps, puis Welcome to the Dark Corporation actuellement, ne peuvent pas être reconnues comme réalistes. Or, la littérature et le cinéma créent sans cesse des fictions qui sont malgré tout vraisemblables. Rien ne prive alors la photographie de suivre cette même voie. Et c’est bien parce qu’on perçoit le réel sur la représentation qu’on s’en fait que l’exposition de Cédric Delsaux trouve son fondement. La Dark Corporation, DS comme Delsaux Cédric, ne se targue pas de représenter un réel universel, mais un réel propre au photographe auquel chacun est libre d’adhérer ou non.

L’histoire en train de se faire

A la base, un monde binaire : Star Wars d’un côté, monde réel de l’autre. Quelques incursions çà et là de l’un dans l’autre ont permis de montrer que ces deux mondes étaient en effet communicants. L’intégration est réussie et va au rebours de ce courant un peu railleur qui plaçait des figurines de la saga pour montrer à quel point elles ne s’intégraient pas. Avec Welcome to the Dark Corporation, le leitmotiv diffère parce que Cédric Delsaux sent qu’il a encore des thématiques à développer.

Au lieu de faire surgir le surnaturel dans un monde réel et l’extraordinaire dans le banal comme dans ses premières séries, il désire que l’extraordinaire devienne aussi banal que le monde réel et que le réel devienne aussi extraordinaire que le soi-disant extraordinaire. Loin d’une redondance, il s’agit d’adopter avant tout un nouveau point de vue. Pour plus de réalisme, toutes les actions se déroulent sur terre dans des lieux aisément reconnaissables, à contrario de Star Wars où notre planète n’est pas mentionnée. Les figures ont aussi tendance à s’éloigner de celles que l’on a pu apercevoir dans la saga.

En ce sens, il est donc compliqué de tisser une comparaison entre Welcome to the Dark Corporation et elle. Bien que les férus des films reconnaîtront quelques réminiscences évidentes – dans les vaisseaux spatiaux notamment –, tout est recréé avec une équipe de professionnels, dont un designer industriel, et se base sur des technologies humaines ou des technologies non-réalisables par l’homme actuellement, mais qui seraient indispensables à leur bon fonctionnement. L’apport Star Wars est donc en majorité gommé. Un speeder-bike issu du Retour du Jedi est par exemple revisité et est investi d’éléments constitutifs d’un avion de chasse.

Présent potentiel

Plus qu’un présent unique, Welcome to the Dark Corporation examine un présent potentiel. En effet, à défaut de ce qui est, Cédric Delsaux se penche sur ce qui serait. Au lieu d’une fuite vers un ailleurs comme dans Star Wars, l’ailleurs représenté par ces droïdes est ici ramené sur terre et interagit en miroir avec le monde des hommes. L’homme a créé la technologie, mais s’est rapidement fait dépasser par elle dès lors qu’elle s’est autonomisée – notre vie de tous les jours en témoigne. La présence de cette technologie fantastique influence le réel et est empreinte d’une sorte de souffle épique qui permet de tout revisiter. Exit l’Odyssée et l’Enéide qui ont fait leur temps. L’homme contemporain qui est en mal de grands récits auxquels se référer se crée une épopée postmoderne dont la divinité n’est pas lui, mais la technologie. Ironie du sort, il est a priori absent de cette histoire qu’il s’est lui-même créée.

Welcome to the Dark Corporation
Jusqu’au 9 février 2019

Galerie Patrick Gutknecht
Rue de Saint-Léger 28
1204 Genève
022 312 32 14
www.gutknecht-gallery.com

Responsable de la rubrique art

Quentin est responsable de la rubrique art classique et contemporain au sein du magazine. Étudiant en histoire de l’art à l’Université de Genève, il se passionne pour les œuvres de la période médiévale et notamment celles d’art médiéval iranien, bien que son regard fin, parfois caustique, et avisé lui permette également de s’intéresser aux idées modernes plus tarabiscotées.