ryū murakami : sayonara, sale gosse
Ryū Murakami (1952-2026), plume punk et samouraï du scandale, aura passé sa vie à gratter le vernis d’un Japon trop bien peigné, préférant les vérités qui dérangent aux convenances qui arrangent ©DR
Il avait fait du Japon une plaie ouverte et de la littérature un art de la désobéissance. Ryū Murakami s’est éteint le 17 octobre 2026, à 74 ans. Mais les enfants terribles ne meurent jamais vraiment : ils continuent de hanter les consciences, de dynamiter les tabous et de saborder les sacro-saintes convenances. Sayonara, sensei! Le Soleil-Levant vient de perdre l’un de ses plus beaux soleils noirs.
Il y avait le Japon des cerisiers en fleurs, des geishas fantasmées, des jardins zen et des silences polis. Et puis il y avait le sien. Celui des néons qui saignent, des désirs qui déraillent, des âmes cabossées et des corps qu’une société bien peignée préfère cacher sous le tatami. Ryū Murakami n’écrivait pas pour faire joli. Il écrivait pour faire mal là où le Japon faisait semblant de ne rien sentir.
Ni maître zen ni marchand de bons sentiments, cet enfant terrible de Sasebo préférait les bas-fonds aux bons fonds, les mauvaises fréquentations aux bonnes manières. Ses romans avaient le goût du métal, la fièvre du sexe, la morsure de la solitude. Une littérature sous acide, sans anesthésie ni amnésie.
Portrait en clair-obscur de l’enfant terrible des lettres japonaises. Une plume au scalpel, un regard sans concession et toute une vie passée à gratter le vernis des bonnes consciences © Tokyo Weenkender
Bleu presque transparent, noir furieusement incandescent
En 1976, à 24 ans, il balance Bleu presque transparent à la figure d’un Japon qui carbure au miracle économique et à la respectabilité sociale. Drogues, sexe, rock, jeunesse désabusée : sous l’ombre des bases américaines, ses personnages consomment leur liberté comme on consume une cigarette. Jusqu’au filtre. Jusqu’au vide.
Le roman décroche le prestigieux prix Akutagawa. Premier paradoxe délicieux : l’institution littéraire couronne celui qui vient de lui cracher à la figure! Murakami ne cessera plus de gratter le vernis de l’archipel. Dans Les Bébés de la consigne automatique, les enfants abandonnés deviennent les rejetons monstrueux d’une modernité sans maternité. Dans Miso Soup, l’hospitalité vire à l’hostilité, le divertissement au démembrement. Dans Piercing, le fantasme plante ses aiguilles dans les chairs et les certitudes. Chez lui, le malaise n’était pas une anomalie. C’était le diagnostic.
Bleu presque transparent, premier roman coup de poing de Ryū Murakami, publié en 1976 et couronné du prix Akutagawa. Sexe, drogue et rock’n’roll : derrière ce bleu trompeusement limpide, le portrait au vitriol d’une jeunesse japonaise qui se consume à l’ombre du miracle économique. Une entrée fracassante en littérature, à mille lieues du pays des cerisiers en fleurs
Du pinku eiga au punk, le japon à vif
Son univers convoquait les fantômes du ero guro nansensu, cette esthétique japonaise de l’érotique, du grotesque et de l’absurde, tout en dialoguant avec les marges du pinku eiga, le cinéma érotique contestataire, et la violence stylisée du cinéma underground. Dans Tokyo Decadence, qu’il réalise lui-même, les chambres d’hôtel deviennent les chambres d’écho d’une société où le sexe se monnaie, le pouvoir se déguise et l’intimité se négocie à coups de fantasmes. Le scandale n’y réside pas seulement dans la nudité des corps, mais dans celle des rapports de domination.
Et comment oublier Audition (1999), son roman porté à l’écran par le sulfureux Takashi Miike, devenu un monument de la J-horror ? Sous les faux airs d’une romance, une descente aux enfers où la séduction vire à la dissection, le désir au délire et le casting au carnage. Un film culte qui prend les fantasmes masculins à leur propre piège et plante ses aiguilles dans les chairs comme dans les consciences. Chez Murakami, même l’amour avait parfois des allures d’autopsie.
Trois visages d’Asami Yamazaki, incarnée par Eihi Shiina dans le film culte de Takashi Miike, adapté du roman de Ryū Murakami. Sous les apparences d’une romance, la séduction vire au supplice et le casting au cauchemar. L’amour à la japonaise, version électrochoc. ©DR
Il y avait chez lui quelque chose de la radicalité de Nagisa Ōshima, de la chair troublante de Shūji Terayama, de la provocation du mouvement angura, cet underground japonais qui avait fait de la scène artistique un terrain d’insurrection. Pas de kawaii sans kowai. Pas de mignon sans monstrueux. Pas de Japon immaculé sans son envers maculé. Et derrière chaque transgression, une question autrement plus indécente que ses scènes les plus crues : que reste-t-il de l’humain lorsque tout, même le désir, devient marchandise ?
Murakami, mais pas celui des chats qui parlent
Deux Murakami, deux Japon. Haruki faisait flotter ses personnages entre jazz, solitude et réalités parallèles. Ryū les précipitait dans les entrailles du réel. L’un ouvrait des portes sur l’étrange. L’autre enfonçait celles que la société avait soigneusement verrouillées. Là où Haruki cultivait le vertige métaphysique, Ryū pratiquait l’autopsie sociale. Un scalpel trempé dans le saké, le sang et le sarcasme.
Mais réduire Ryū Murakami au sexe, aux stupéfiants et au sensationnel serait manquer le cœur battant sous les ecchymoses. Sa littérature racontait aussi une jeunesse privée d’horizon, les ravages du consumérisme, les contradictions d’un pays tiraillé entre fascination américaine, mémoire de la défaite et angoisse du déclin. Il n’était pas l’écrivain du scandale pour le scandale. Il était celui qui savait que les sociétés les plus policées dissimulent parfois les violences les moins polies.
Couverture du roman Piercing de Ryū Murakami, où les pulsions les plus sombres percent la surface d’une normalité trompeuse. Chez lui, les apparences sont toujours trompeuses, et les blessures rarement superficielles
Sayonara, samouraï du scandale
Ryū Murakami laisse une œuvre qui ne se recueille pas sagement sur une étagère. Elle se lit les nerfs à nu, le cœur au bord des lèvres, les certitudes en miettes. Il aura préféré la morsure à la mesure, le trouble au confort, l’insoumission à la soumission. Il n’aura jamais cherché à sauver les apparences. Il aura passé sa vie à les éventrer.
Le Japon perd un écrivain. La bienséance, un ennemi. La littérature, un électrochoc. Et si les cerisiers continuent de fleurir au pays du Soleil-Levant, quelque part, dans les souterrains de Tokyo, ses fleurs du mal n’ont pas fini de pousser. Sayonara, Ryū. Ton bleu était presque transparent. Ton noir, lui, restera indélébile.