Rachel rallume la mèche chez Proenza Schouler

La designer Rachel Scott, à New York, en 2025 BRIANNA CAPOZZI/PROENZA SCHOULER

On croyait connaître Proenza Schouler. Uptown contre downtown, art contre attitude, tension contre tailoring. Puis arrive Rachel Scott. Pour son premier défilé automne-hiver 2026-2027, la créatrice jamaïcaine n’a pas cherché le coup d’éclat : elle a cherché la colonne vertébrale! Moins de fracas, plus de fond. Une collection qui marche droit, pense large et vit vrai. Ce n’est pas un feu d’artifice. C’est une chaleur qui travaille en profondeur. Rachel Scott ne révolutionne pas Proenza Schouler à coups de marteau. Elle en redessine l’ossature à l’aiguille fine. Et parfois, la vraie modernité, c’est ça : savoir marcher droit… avec un bouton de travers. Close-up. 

Reprendre sans répéter
Succéder à Jack McCollough et Lazaro Hernandez, partis chez Loewe, c’était entrer dans une maison à l’ADN fort… presque trop.  « Il fallait comprendre si la marque avait des jambes sans ses fondateurs », confie Scott. Traduction? Enlever la nostalgie, garder la moelle.

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Dans une saison new-yorkaise saturée de déjà-vu (corduroy paternel, grunge recyclé, nostalgie servie tiède), Rachel Scott refuse la photocopie. Elle ne joue pas l’archive, elle joue la vie. Pas d’opposition uptown/downtown pour elle, une femme peut exister dans plusieurs espaces. Voilà le programme.

La femme complexe, pas caricaturale
Immigrée jamaïcaine, designer noire, queer, atteinte d’une maladie neurologique — Scott incarne ce que le pouvoir mode a longtemps laissé hors-champ. Mais elle ne brandit pas d’étendard. Elle fait des vêtements.

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Des tailleurs allongés, précis mais souples. Une robe sans manches en tweed Donegal turquoise et gris sombre, qui ouvre le bal comme un murmure structuré. Un denim lavé, sablé à la main, enduit — technique et tactile. Des pantalons marins aux boutons légèrement de travers. Chez elle, le détail dévie. L’axe est droit, le geste est oblique. La femme est professionnelle, peut-être escrimeuse le week-end, amatrice d’obsessions secrètes.Pas une pin-up, pas une bourgeoise sous cloche. Ni caricature sensuelle, ni silhouette conservée sous naphtaline. Une femme multiple en mouvement. Et en matière. Une femme prête-à-vivre.

Le pragmatisme comme poésie
La force de cette première collection ? Son sens du réel. Scott a dîné avec des clientes historiques de Proenza : une prof de Pilates, une avocate retraitée, des conseillères en art. Elle a écouté les armholes, les hauteurs de taille, les matières. Une cliente aimait une veste à emmanchure haute ? Elle la refait, en plus doux. Le vêtement devient conversation. Le luxe, écoute.

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Mais le défilé manquait peut-être d’un électrochoc. Un éclat d’humour, un twist chromatique, une surprise. La collection est solide, sensée, sincère. Elle aurait pu être aussi insolente.

De Diotima à Proenza : viscéral vs cérébral
Fondatrice de Diotima, label qui sublime le crochet jamaïcain comme de la dentelle Chantilly, Rachel Scott pense l’artisanat comme politique douce. Chez Proenza, elle explore autre chose : la forme, la formalité, la structure. Si Diotima est peau, Proenza devient esprit. Elle lit Luce Irigaray, regarde Pasolini, cite Cecily Brown. Elle refuse le corset — au sens propre comme au figuré. « Je ne crois pas à la perfection », dit-elle. La perfection est restrictive. La précision, libératrice.

La présentation Diotima de Mme Scott à la New York Fashion Week en février 2024 mettait en lumière son mélange signature de tailoring et de crochet (c) DR

New York, version 2026
À l’heure où beaucoup de maisons sécurisent leurs choix avec des profils familiers, l’arrivée de Rachel Scott déplace subtilement le centre de gravité. Pas comme un coup d’éclat, mais comme une réorientation. Elle affirme qu’on peut diriger une grande maison sans simplifier la femme qu’on habille. Qu’elle peut être structurée sans se raidir. Désirable sans se réduire. Sérieuse sans se prendre trop au sérieux.

Reste à voir si cette vision saura, au fil des saisons, gagner en audace autant qu’en cohérence. Pour l’instant, sa Proenza ne cherche pas à impressionner. Elle installe le ton. À elle maintenant d’oser le crescendo.

Rachel Scott après le défilé Proenza Schouler automne 2026 (c) WWD/WWD/Getty Images

Proenza Schouler: www.proenzaschouler.com

Diotima (le projet de Rachel Scott) : www.diotima.world