Lucia de verre et d’acier

©Judith Schlosser

Dans le répertoire du bel canto romantique, Lucia di Lammermoor fait figure de monument. Héroïne au destin tragique née sous la plume de Walter Scott et achevée sur les partitions de Donizetti, Lucia évolue au fil des actes dans la virtuosité comme dans la folie, rôle périlleux dont l’équilibre tragicomique a désemparé plus d’une coloratura. Bien plus qu’un exercice vocal de pointe, ce chef-d’oeuvre italien se démarque par son intrigue prenante et sombre, sise dans les châteaux écossais du XVIe siècle, légendaires théâtres de querelles claniques. Toutes les plus grandes y sont passées : Joan Sutherland, Maria Callas, Natalie Dessay, Anna Netrebko et, plus récemment, une surprenante Pretty Yende. C’est au tour de Nina Minasyan et Venera Gimadieva de se partager le rôle-titre dans la production de Damiano Michieletto, du 22 février au 19 mars à l’Opéra de Zürich.

Atmosphère spectrale

Écosse, fin XVIe. Préoccupé par ses alliances politiques, Lord Ashton souhaite marier sa soeur Lucia à Lord Bucklaw, mais cette dernière s’y refuse par amour secret pour Edgar de Ravenswood, ennemi juré des Ashton. En bonne Juliette, elle retrouve son Roméo chaque nuit tombée dans le décor bucolique des bois du domaine, où elle lui fait promesse de mariage. Mais la guerre des clans et la haine nourrie par Ashton pour Ravenswood en décidera autrement : Lucia, corrompue par un faux produit par son fraternel, se croit abandonnée par son amant et épouse Bucklaw, jurant de s’ôter ensuite la vie. Cet imbroglio ouvre la voie à des nocturnes duels de viriles épées autour d’une Lucia qui sombre dans la folie, avant d’être emportée par la mort sur fond d’harmonica de verre.

Magnum opus du répertoire

Créé en 1835 au Teatro San Carlo de Naples, Lucia di Lammermoor occupe avec Don Pasquale le podium des œuvres les plus matures de Donizetti. Le compositeur a sublimé l’intrigue de Walter Scott sans pour autant l’altérer, l’auteur s’étant lui-même inspiré des évènements réels de la Glorieuse Révolution de 1688, le renversement du roi Jacques II d’Angleterre par Guillaume III d’Orange. Avec un succès immédiat et jamais démenti, les airs les plus notables de Lucia font vite anthologie : il y a le grand sextuor qui conclut le deuxième acte (Chi mi frena in tal momento), l’un des airs les plus célèbres du répertoire lyrique, illustrant le dramatique chaos suivant l’arrivée d’Edgar au mariage imprévu de sa promise à Lord Bucklaw, ainsi que l’air de la folie (Ardon gli incensi), l’un des plus exigeants condensés de virtuosité vocale et dramatique.

©Judith Schlosser

Une production maison

Inaugurée en 2015, cette production de Damiano Michieletto a pour élément central une tour de verre inclinée, comme tombante, évoquant Pise et la modernité. Cette structure brute et lumineuse constitue le nerf circulatoire des artistes et fait office à la fois d’échafaudage et d’échafaud, source de chutes elle-même chutant, aux atmosphères évolutives faites de jeux de couleurs et de lumière. Elle retrouve donc cette saison sa scène de création, avec la Philharmonia Zürich sous la baguette de Nello Santi. Pour donner la réplique aux deux Lucia (Minasyan et Gimadieva), Roman Burdenki (baryton) incarnera Lord Ashton, alors qu’Ismael Jordi interprétera l’exigeant rôle de Lord Ravenswood, dont les airs de ténor suivent ceux de son aimée jusqu’au dernier (Tu che a Dio spiegasti l’ali), une conclusion d’oeuvre d’une unicité et d’une puissance hautes en couleurs, hantée par une revenante Lucia plus enamourée encore que de son vivant.

Gaetano Donizetti, Lucia di Lammermoor
Du 22 février au 19 mars 2019

Opernhaus Zürich
Falkenstrasse 1 – 8008 Zürich

044 268 66 66
opernhaus.ch

Responsable des rubriques musique classique & design, webmaster gooutmag.ch

J’ai rejoint l’équipe Go Out! au printemps 2015 avec la volonté d’écrire sur l’architecture, puis ma passion pour la musique classique en a vite décidé autrement. L’extraordinaire offre musicale genevoise m’a vampirisé et poussé par la force des choses à me consacrer à ce merveilleux sujet, dont je suis maintenant responsable parallèlement à la nouvelle rubrique design. Quand Go Out! me laisse un peu de temps libre, je fréquente les maisons d’opéra, m’abandonne à des romans-fleuves, m’exerce à la photographie, me défoule à ski ou à vélo et me consacre à mon métier de designer.