L’orient, de fil en fierté

« Nous avons sur cette terre ce qui rend la vie digne d’être vécue », écrivait Mahmoud Darwich. Il est des terres que l’on porte à même la peau, des racines qui ne se laissent pas déraciner et des mémoires que le temps peine à détricoter. De Bethléem à Beyrouth, du Caire à Tunis, la nouvelle garde de la mode arabe ne file plus doux : elle découd les diktats, défroisse les préjugés et taille un sérieux costard aux clichés orientalistes. Ici, le patrimoine n’est pas une vieille fripe à ressortir des malles du passé, mais une haute couture de la mémoire, taillée dans le vif et portée haut.Le 8 octobre, à Paris, l’Institut du monde arabe mettait à l’honneur six talents qui manient aussi bien l’aiguille que l’insolence. Des mains d’or, des partis pris qui font mouche et des créations qui refusent de rentrer dans le rang comme dans une taille standard. Entre savoir-faire séculaires et silhouettes sans frontières, ces virtuoses du sur-mesure redonnent leurs lettres de noblesse aux gestes oubliés, font du patrimoine un manifeste vivant et taillent des lendemains neufs dans les étoffes d’hier. Pas question de se draper dans la nostalgie ni de faire de l’héritage un habit trop étroit : ici, on prend ses aises avec les codes, on joue des coupes et des contre-pieds, on fait de la résistance une élégance et de l’audace une seconde peau. Une mode qui a du fond sous la forme, du sens sous les sequins et suffisamment de caractère pour ne jamais se laisser mettre en pièces. Car si la mode est affaire de tendances, ces créateurs préfèrent donner le ton plutôt que suivre le patron. Et prouvent que l’Orient n’a besoin ni de changer d’étiquette ni de retourner sa veste pour se tailler la part du lion.

Une nouvelle garde qui ne se laisse pas tailler un costume
On dit que l’habit ne fait pas le moine. Mais il arrive qu’il fasse l’histoire. Sous les moucharabiehs contemporains de l’Institut du monde arabe, la deuxième édition du Prix de la mode du monde arabe a offert une tribune à une génération qui n’entend plus se laisser habiller par le regard des autres. Sous la présidence de la princesse saoudienne Noura bint Faisal Al Saud, un jury réunissant notamment Olivier Saillard, Olivier Theyskens et Émilie Hammen a distingué six signatures qui préfèrent l’affirmation à l’imitation, la création à la concession. Loin du prêt-à-penser occidental et des identités taillées à l’emporte-pièce, ces talents prennent les codes à contre-pied et les conventions à revers. Leur matière première ? Une mémoire vivante, des gestes transmis, des imaginaires pluriels. Leur ambition ? Ne plus se contenter de figurer dans les carnets de tendances, mais écrire eux-mêmes les prochaines pages de la mode. À l’heure où les collections se succèdent au rythme effréné des saisons, ils revendiquent le temps long, celui de la main qui apprend, de l’œil qui affine et du geste qui se transmet. Une autre idée du luxe, moins clinquante mais autrement éloquente, qui ne cherche pas à en mettre plein la vue pour mieux laisser parler le sens. Car ces créateurs l’ont compris : la tradition n’est pas un patron à reproduire à l’identique, mais une matière à façonner sans jamais en perdre l’âme.

Palestine : la mémoire ne tient pas qu’à un fil
En Palestine, les étoffes ont parfois plus de choses à raconter que les livres d’histoire. Chaque motif peut devenir une carte, chaque broderie une adresse, chaque geste une façon de faire vivre ce que l’effacement menace. Lauréat du Prix du talent émergent, Ayham Hassan fait du vêtement un territoire d’expression où l’identité se conjugue au pluriel. Formé à Central Saint Martins, le créateur palestinien bouscule les silhouettes convenues, joue sur les volumes et questionne la relation entre le corps, l’espace et l’appartenance. Une mode qui ne demande pas la permission de prendre position, mais refuse de se laisser réduire à une seule lecture. À Bethléem, Hind Hilal, distinguée d’une mention très honorable, emprunte quant à elle à l’architecture le goût des structures et la rigueur des lignes. Ses créations, réalisées en collaboration avec des artisans locaux, érigent le vêtement en refuge sensible, quelque part entre seconde peau et lieu de mémoire. En filigrane se dessine l’héritage du tatreez, cette broderie palestinienne dont les motifs transmettent depuis des générations les géographies intimes d’un peuple. On songe alors à Mahmoud Darwich, à ces terres que l’on continue d’habiter par la langue, la mémoire et l’imaginaire, même lorsque les frontières en compliquent l’accès. Car lorsque l’Histoire cherche à effacer les traces, la création s’obstine à laisser son empreinte. Et quand on tente de couper les racines, certaines trouvent encore la force de fleurir.

Liban : les cèdres ont la fibre créative
Au Liban, la beauté a appris à pousser dans les failles, à prendre racine dans les ruines et à faire de l’adversité une source d’inventivité. Dans les montagnes du Chouf, Salim Azzam, récompensé pour l’excellence créative et le savoir-faire, cultive un luxe à hauteur de main. Entouré d’artisanes locales, il remet au goût du jour des techniques de broderie qui, loin de prendre la poussière dans les armoires familiales, retrouvent une seconde jeunesse. Sous leurs doigts, les fleurs éclosent, les paysages prennent forme et les souvenirs se font matière. Chaque pièce devient un petit théâtre de la transmission où les femmes ne sont plus les figurantes anonymes d’un artisanat menacé, mais les véritables protagonistes de sa renaissance. À l’autre extrémité du spectre créatif, Hazem Kais, fondateur de GOODKILL et lauréat du Prix spécial du jury, n’a pas l’intention de rentrer dans le moule. Matières brutes, volumes indisciplinés, silhouettes déconstruites : il prend le beau à rebrousse-poil, fait de l’imperfection une signature et de l’insolence un parti pris esthétique. Là où Salim Azzam célèbre la délicatesse du geste, Hazem Kais préfère provoquer la matière, la pousser dans ses retranchements et lui inventer d’autres contours. Deux visions que tout oppose en apparence, mais qu’une même conviction rapproche : on peut honorer ses origines sans rester prisonnier de leur image. Au pays du Cèdre, la création a décidément la racine solide et la révolte fertile.

Égypte : du Nil au fil, l’or prend corps
L’Égypte n’a pas attendu les vitrines des joailliers pour faire de l’or une promesse d’éternité. Mais avec Fatma Mostafa, lauréate du Prix du talent accessoires, le précieux quitte son piédestal et prend des libertés. À la croisée de la broderie, de la sculpture et de la joaillerie, la créatrice égyptienne fait dialoguer des matières que tout semblait opposer. Le métal s’adoucit au contact du textile, les fils s’émancipent de leur fonction première et les bijoux deviennent d’étonnantes œuvres à porter. Une alchimie où la minutie tutoie la magie, où la patience du geste sublime l’audace de la forme. On y retrouve quelque chose de la calligraphie arabe : cette manière de faire danser les lignes, de donner du rythme aux courbes et de transformer un mouvement en langage. Ici, nul besoin de multiplier les carats pour faire monter la valeur émotionnelle. La matière raconte, le relief révèle, la parure prend la parole. Fatma Mostafa ne se contente pas de faire scintiller les corps : elle donne de l’éclat aux gestes invisibles qui précèdent la beauté. Du Nil au fil, de l’or au corps, elle fait du bijou une poésie précieuse qui n’a pas besoin de prendre la pose pour traverser le temps. Preuve que les trésors d’Égypte ne dorment pas tous au pied des pyramides : certains ont encore de beaux jours devant eux.

Tunisie : l’exil prend ses aises
Il est des voyages qui nous éloignent de nos terres sans jamais nous déraciner. Des ailleurs qui deviennent des chez-soi, des départs qui finissent par dessiner de nouveaux départs. Avec BORN IN EXILE, Ibrahim Shebani, récompensé dans la catégorie entrepreneuriat créatif, fait de cette géographie mouvante une véritable philosophie vestimentaire. Développées et produites en Tunisie, ses collections croisent influences architecturales, coupes précises et matières choisies pour durer. Loin des effets de manche et des tendances qui font long feu, sa mode revendique une élégance sans passeport, une identité qui ne se laisse ni assigner à résidence ni enfermer dans une case. L’exil n’y est plus simplement synonyme d’absence ou de déracinement, mais devient une terre fertile où les influences se fécondent, les appartenances se croisent et les frontières perdent de leur superbe. Une ode à ces identités composites qui ne choisissent pas entre leurs racines et leurs ailes. Car être d’ici et d’ailleurs, c’est parfois appartenir à plusieurs mondes sans avoir à se justifier auprès d’aucun. On peut changer de rive sans changer de sève, perdre le Nord sans perdre ses racines et porter l’ailleurs sans jamais se défaire de soi. Une mode qui fait de la liberté sa plus belle signature.

L’Orient ne retourne pas sa veste, il réécrit l’histoire
Au-delà des trophées et des talents, cette deuxième édition raconte une révolution plus profonde, celle d’une génération qui refuse de laisser son patrimoine prendre la poussière dans les vitrines de l’exotisme. Ici, pas de folklore en solde ni de nostalgie à prix d’or. Les traditions ne sont pas des pièces de musée, mais des ressources vivantes que l’on questionne, détourne, sublime. Le savoir-faire ne se limite pas au geste juste : il devient une manière d’être au monde, de préserver ce qui menace de disparaître et de transmettre sans répéter. Il y a dans cette démarche quelque chose qui rappelle les vers de Darwich, cette conviction que la mémoire peut demeurer un territoire lorsque les frontières vacillent. Car le véritable luxe ne se mesure pas seulement à la rareté d’une matière ou à la renommée d’une griffe. Il réside aussi dans la main qui maîtrise un geste, dans la patience qui précède l’œuvre et dans ces histoires qu’aucune machine ne saura jamais reproduire à l’identique. Face à une industrie qui change de collection comme de chemise, ces créateurs cultivent une autre temporalité : celle des héritages qui évoluent sans s’évaporer, des identités qui s’affirment sans se figer et des savoir-faire qui trouvent dans l’innovation une nouvelle raison de durer. Une mode qui a plus d’un tour dans son sac, refuse de se laisser passer de mode et prouve que la modernité ne consiste pas à faire table rase du passé, mais à lui donner une longueur d’avance.

Et tandis que les tendances passent, trépassent et repassent, cette nouvelle garde préfère laisser une empreinte plutôt qu’une simple impression. Car les modes se démodent, mais les mains qui façonnent la mémoire ne perdent jamais leur valeur. L’Orient, lui, n’a pas fini de nous en découdre : il tient désormais les rênes de son récit, les clés de sa création et l’audace de ses ambitions. Une élégance qui ne suit plus le mouvement, mais le fait naître.

Prix de la mode du monde arabe 2026
Deuxième édition, cérémonie du 8 octobre 2026
Institut du monde arabe, Paris
www.imarabe.org