L’Italienne à l’hôtel

Ainsi pourrait-on nommer L’Italienne à Alger de Rossini,mise en scène par Julien Chavaz au Bâtiment des Forces motrices, rénovation du Grand Théâtre oblige. Une production qui démonte les clichés et décentre astucieusement l’action pour faire rire sans se moquer, dans un décor italien qui révoque les années 30 triomphantes.

Il a fait ses premières armes en Suisse, a dirigé le Nouvel Opéra de Fribourg (NOF) et a souvent accompagné les productions du multi-primé Laurent Pelly, spécialiste du genre comique élevé au rang d’art et mené au cordeau : Julien Chavaz dirige aujourd’hui le Theater Magdeburg (Theater des Jahres 2025!). ​

Descendre à l’Alger
Au bord du Lac, après un Dragon d’or un peu perché à la Comédie, l’Helvète est revenu pour proposer un opéra bouffe inventif, rythmé, très incarné. Sa première qualité ? Faire de « Alger » un hôtel. L’air de rien, l’astuce résout de nombreux écueils, notamment les clichés contestables. Certains opéras à caractère colonial, caricatural, exotique contiennent des mots franchement gênants (Enlèvement au Sérail, Pêcheur de perles, etc.). Ici, l’idée est au fond maline et intelligente.

L’hôtel offre une formidable aire de jeu. Dans un style de l’Italie des années 30 qui évoque les grandes gares en travertin de la Péninsule (Venezia Santa Lucia, Roma Termini), les protagonistes concentrent l’action sur la séduction, la fidélité, la ruse et l’amour, pour mieux laisser le reste de côté. Et l’attention aux détails est virtuose : le restaurant du soir est dressé pour accueillir le petit-déjeuner, les réceptionnistes portent une livrée et les bagagistes portent les valises, la cuisine en inox retournée devient salle de bains. Un sans fautesigné Amber Vandenhoeck et Hannah Oellinger.

Un jeu d’acteurs digne de Laurent Pelly
On peut en dire autant du jeu d’acteurs. Loin des productions qui cantonnent les choristes à des alignements de menhirs dignes de Stonehenge, la mise en scène les implique totalement, avec esprit, détail, humour et vraisemblance. Leur déguisement en bibendum pour incarner les Pappataci sont à mourir de rire. Mention spéciale au figurant et danseur Daniel Ojeda Yrureta, qui ouvre le deuxième acte par un warm-up très gracile pour certains choristes qui le sont un peu moins.

Un regret pourtant : dans une partition typiquement rossinienne où le crescendo piano joue son rôle, l’Orchestre de la Suisse romande peine à monter en puissance, notamment les cordes. Trop de retenue du chef Michele Spotti? Acoustique du BFM en cause ? En tous cas le contraste avec les voix est évident.

Un plateau qui régale
Dans le rôle du dictateur devenu directeur d’hôtel benêt Mustafa, Nahuel Di Pierro déploie une très belle voix, un volume élevé et un jeu très drôle du mari/amant qu’on même par la queue. Si la maîtrise vocale est évidente, il peine avec les exigeantes vocalises typiquement rossiniennes, qui pardonnent peu. Elles font en revanche merveille chez Lindoro (il faut toujours un Lindoro comme il faut toujours que ce soit à Séville), incarné par un Maxime Mironov de miel, de grâce et d’aisance. D’aisance en triomphe, c’est Gaëlle Arquez qui met le feu sur scène en Isabella. Une véritable prima donna au jeu souverain, à la voix ample et une présence déconcertante. Rôle, voix ou jeu de scène, Elvira paraît pâlotte en comparaison.

Dans ce BFM ouvert sous la direction de Renée Auphan, le temps de travaux du Grand Théâtre [vous avez bien lu], qui a connu la création de l’opéra JJR, citoyen de Genève en 2012 (Fénelon/Carsen), cette production de l’Italienne à l’hôtel fait merveille. L’occasion de se rappeler ce bon dicton populaire : « rire, c’est bon pour la santé ! ».

L’Italienne à Alger

3 et 5 février 2026 – 19h30

Au Bâtiment des Forces Motrices

www.gtg.ch