Le Grand Théâtre lève son rideau

Grand foyer restauré ©GTG/Fabien Bergerat

Cent quarante ans après son inauguration, le Grand Théâtre de Genève s’apprête à rouvrir ses majestueuses portes, annonciatrices d’une nouvelle ère. Suite à sa destruction quasi-complète par incendie en 1951, le fleuron de la Place de Neuve s’offre onze ans de rénovation bâclée, faute de budget, que les trois dernières années de restauration ont permis de rectifier. C’est le 12 février que la première institution culturelle de Suisse romande retrouvera ses murs et que les Genevois redécouvriront la splendeur du bâtiment de 1879, alors qu’artistes et collaborateurs jouiront de 1000m² d’espaces de travail supplémentaires à la pointe des exigences actuelles. Visite guidée.

35 mois d’aventure

Avec une facture de près de 70 millions de francs, c’est un chantier d’exception, d’aucuns diront celui du siècle. Parmi les plus de 150 ouvriers intervenus, doreurs et sculpteurs, stucateurs et autres brodeurs : une rare réunion de savoir-faire, la crème de la crème des métiers d’art. Un chantier non sans aléas, entre dégradations de la façade et dégâts d’eau, dont l’orchestration brillante dévoile aujourd’hui son résultat. La minutieuse coordination des métiers en présence avec les pouvoirs publics et l’institution musicale, ainsi que la réactivité de celle-ci face aux chamboulements de son calendrier portent leurs fruits et font de ce temple de la culture un édifice patrimonial unique et plus fonctionnel que jamais.

Façade restaurée ©GTG/Fabien Bergerat

Remarquable enveloppe

Alors que la façade Beaux-Arts défraîchie devait s’offrir une simple cure de jouvence, elle se retrouve dégradée par des vandales qui l’aspergent d’huile de vidange en décembre 2015. Un nettoyage urgent s’impose, qui précédera des travaux minutieux pour lui rendre son étincellement malgré cette blessure de dernière minute. Outre son nettoyage, ses sculptures ont été restaurées (bustes et muses), de même que ses corniches. Les fenêtres et la toiture ont été entièrement remplacées, offrant au bâtiment les performances énergétiques qu’exigent les normes d’aujourd’hui. Grâce à une meilleure ventilation et une isolation nouvelle, le climat de la salle gagne en confort tout en réduisant d’un quart l’emprunte écologique du bâtiment.

Historiques espaces

En pénétrant le bâtiment, c’est d’abord la sobriété du hall qui surprend : un vaste espace lumineux laissant au visiteur la surprise de l’éclat lorsqu’il poursuit sa visite dans les pièces suivantes. La billetterie a déménagé du côté cour au côté jardin, son emplacement précédant accueillant un bar ouvert sur une terrasse rue François-Diday. Le plafond de ce dernier, imitant le bois, est en fait en plâtre, comme celui qui – surplombant la nouvelle billetterie – a été révélé par le retrait d’un faux plafond.

Bien qu’ayant survécu à l’incendie de 1951, les foyers ont été profondément dénaturés par la restauration subséquente qui a vu disparaître de nombreux éléments d’art. Supprimés ou recouverts, ces agréments ont fait l’objet d’une enquête approfondie lorsque, au début des travaux en 2016, on réalise leur importance. Sondages et grattages permettent de mettre à jour fresques et fioritures, rosaces et stucs, reliques dissimulées depuis un demi-siècle voire partiellement détruites.

Exemple phare, l’Atrium est surmonté d’un plafond fait de coffres dont l’un contient les restes d’une rosace qui les ornait tous. Ce petit élément subsistant a permis, par réplication, la restauration de ce somptueux plafond qui accompagne la restitution de l’oubliée polychromie caractéristique de cette vaste pièce, passage obligé et premier carrefour de répartition des spectateurs. Interface entre l’extérieur et le théâtre, l’Atrium joue un rôle clef dans le processus d’immersion du visiteur et dans sa découverte du bâtiment.

Grand escalier menant à l’avant-foyer ©GTG/Fabien Bergerat

Les grands escaliers latéraux, conduisant de l’Atrium au premier étage, ont retrouvé leurs couleurs d’antan avec la restauration des fresques de Léon Gaud et des motifs sur fond vert. En haut se situe l’avant-foyer, dont le plafond d’origine était orné de fioritures colorées, recouvrées lors du grattage de l’à-plat beigeâtre qui les masquait. Restaurés, ces motifs rendent vie à une pièce qui n’était qu’un passage entre rez et premier, entre foyer et salle, semblant donner une organique réplique aux motifs de marqueterie du parquet qu’il coiffe, reproduits d’après des photographies de 1913.

C’est au sens propre que le grand foyer retrouve son âge d’or. Noircies par les temps où la cigarette avait sa place en tous lieux, les fresques et dorures ont été nettoyées et restaurées à la main. Des doigts de fée ont minutieusement repris chaque millimètre de cet espace à perte de vue, mais grâce à la durabilité de ce matériau noble, clinquant et inoxydable, cette remise en état n’a quasiment pas nécessité l’ajout d’or nouveau.

Grand foyer restauré ©GTG/Fabien Bergerat

Le foyer lyrique, côté boulevard du théâtre, a vu ses éclatantes tapisseries rouges rénovées à même le mur par des artisans perchés sur des échafaudages des mois durant, aiguilles en mains. Dans le foyer Rath, jouxtant le musée éponyme, on a gratté le jaune pâle jusqu’a révéler le sobre camaïeu marron d’antan qui, remis à neuf, restitue l’élégante sobriété de l’espace dédié au Carré d’Or. Quant aux fresques des plafonds, elles sont à nouveau vives et contrastées, ouvrant l’infini céleste à la lumière des lieux.

Foyer Rath ©GTG/Fabien Bergerat

Modernes touches

Se fondant parfaitement dans ce décor XVIIIe, les touches contemporaines ne manquent pas : bar et billetterie à 360 degrés en laiton doré, éclairage par suspensions Art déco, portes en lamelles de bois, ainsi que de splendides cloisons phoniques en moucharabiehs modernes inspirés des tapisseries du foyer lyrique, séparant l’avant-foyer de l’accès à la salle. Au sous-sol, des espaces inutilisés ont été convertis en cuisine et lieux de restauration grâce au percement de jours entre les sauts-de-loup et le trottoir de la Place de Neuve. Un nouveau bar de 27 mètres est à la disposition du public, en dessous de l’Atrium, offrant une atmosphère qui fait écho au splendide bar du troisième étage repensé avec des rappels d’éléments du hall et de la salle.

Si cette dernière n’a quant à elle pas été modifiée, l’éclairage de la Voie Lactée de Jacek Stryjenski qui en orne le plafond a été informatisé pour rendre à l’oeuvre stellaire son caractère rotatif, selon l’intention originelle de l’artiste.

Accès à la salle de répétition du chœur ©GTG/Fabien Bergerat

Artistiques excavations

Le gros-oeuvre extérieur réside dans l’excavation de plus de 800m² sous le boulevard du théâtre. Ce tronçon de rue et de parking a disparu au profit d’une esplanade, dont les nombreux puits de lumière éclairent les studios et salles de répétition du sous-sol. Ces nouveaux espaces qui jouissent de la pleine lumière du jour jouxtent les murs historiques du bâtiment, conférant aux artistes un flot ininterrompu entre leurs différents lieux de travail tout en libérant des locaux dans les étages. Au total, c’est 1000m² qui ont été ajoutés.

Excavation sous le Boulevard du Théâtre ©GTG/Fabien Bergerat

Infaillible cohérence

L’unité du bâtiment, entre l’ancien et le moderne, est un pari réussi. Des nouveaux espaces qui reprennent le terrazzo préexistant à la réutilisation de motifs historiques, l’édifice brille par sa cohérence. Outre les espaces artistiques et publics, les bureaux administratifs et techniques ont radicalement évolué et de nouvelles salles de réunion ont été créées, dont une dans le toit, de quoi réjouir les quelques 300 collaborateurs de la plus grande scène de Suisse.

Le 12 février prochain, avec la première de Das Rheingold de Richard Wagner, les Genevois pourront admirer les splendeurs nouvelles et retrouvées du bâtiment, avant la journée porte ouvertes du 23 mars. Alors que ce bien culturel suisse d’importance nationale ouvre le chapitre de sa troisième vie, c’est vers la Chine – après Paris et Genève – que le théâtre de bois des Nations s’envolera pour débuter la sienne.

Grand Théâtre de Genève
Boulevard du Théâtre 11 – 1204 Genève
geneveopera.ch

Responsable des rubriques musique classique & design, webmaster gooutmag.ch

J’ai rejoint l’équipe Go Out! au printemps 2015 avec la volonté d’écrire sur l’architecture, puis ma passion pour la musique classique en a vite décidé autrement. L’extraordinaire offre musicale genevoise m’a vampirisé et poussé par la force des choses à me consacrer à ce merveilleux sujet, dont je suis maintenant responsable parallèlement à la nouvelle rubrique design. Quand Go Out! me laisse un peu de temps libre, je fréquente les maisons d’opéra, m’abandonne à des romans-fleuves, m’exerce à la photographie, me défoule à ski ou à vélo et me consacre à mon métier de designer.