La relève sans révérence
Avant la nuit / L’Oiseau de feu, Edouard Hue Sous un ciel de voiles, les corps dessinent leurs rêves et leurs fragilités. Une danse aérienne entre douceur, transmission et émancipation. © Grégory Batardon
La jeunesse a le feu aux planches et n’entend pas jouer les seconds rôles ! Du 27 octobre au 15 novembre, la Comédie de Genève fait place à une génération qui préfère les éclats de voix aux silences de circonstance, les pas de côté aux chemins tout tracés. Cinq spectacles, mille façons de bousculer les codes et autant d’occasions de faire vaciller les certitudes. Ici, la relève se révèle, la révolte se cultive et l’insolence devient un art majeur. Gare aux sages, ça va faire des scènes !
La scène de tous les possibles
La valeur n’attend pas le nombre des années, et la création encore moins la permission de déranger. À Genève, la Comédie fait de ses planches un formidable tremplin pour une génération qui a des choses à dire, des comptes à régler et des mondes à réinventer. Ici, les jeunes talents ne viennent pas simplement assurer la relève. Ils interrogent les héritages, dynamitent les certitudes et mettent les pieds dans le plat, quitte à faire trembler le plateau. Cinq propositions, cinq univers singuliers, du théâtre à la danse en passant par la performance musicale. Un joyeux désordre créatif où l’art ne se contente plus de représenter le monde : il lui demande des comptes. La preuve par cinq.
Menace chorale, Gabriel Sparti Quand les voix s’accordent, mais que les consciences déraillent. Une partition grinçante où le conformisme donne dangereusement le la. © Simon Gosselin
Quand les voix déraillent, les consciences s’éveillent
Avec Menace chorale, Gabriel Sparti donne le la d’une partition autrement plus inquiétante qu’elle n’en a l’air. Au départ, une chorale amateure, ce petit concentré de convivialité où l’on vient accorder ses voix et oublier ses soucis. Mais l’arrivée d’une nouvelle directrice musicale vient progressivement fausser l’harmonie. À travers le répertoire qu’elle impose, une idéologie autoritaire s’immisce dans le groupe, presque imperceptiblement, jusqu’à contaminer les esprits sous couvert de communion collective.
Derrière cette mécanique aussi subtile que glaçante, le metteur en scène interroge les ressorts de la séduction fasciste et la facilité avec laquelle les discours extrêmes peuvent se glisser dans les plis d’une société apparemment policée. Comment passe-t-on du plaisir de chanter ensemble à l’obéissance collective ? À quel moment l’appartenance devient-elle soumission ? Une fable grinçante qui prend le pouls de notre époque et rappelle qu’entre l’accord parfait et le conformisme absolu, il suffit parfois d’une note de trop. Moralité : mieux vaut chanter faux que penser tous pareil.
Chrüsimüsi, Éléonore Bonah & Maria Clara Castioni Les âmes cabossées d’Adelheid Duvanel prennent vie sur scène. Entre solitude et poésie, les marges passent au premier plan. © Zoé Aubry
Changement de partition avec Chrüsimüsi, imaginé par Éléonore Bonah et Maria Clara Castioni à partir des récits d’Adelheid Duvanel. Longtemps restée dans l’ombre, cette écrivaine et artiste bâloise, disparue en 1996, a laissé une œuvre d’une troublante singularité, peuplée d’êtres solitaires, hypersensibles, reclus ou exclus. Des existences minuscules en apparence, mais traversées d’immenses tempêtes intérieures.
Après leur adaptation de Lenz de Büchner, présentée à la Comédie en 2024, les deux artistes poursuivent leur exploration des territoires fragiles de l’âme humaine. Épousant la forme fragmentaire des nouvelles de Duvanel, elles composent un théâtre plurilingue, entre français, allemand et italien, où les voix se croisent, les identités vacillent et les personnages habituellement relégués au second plan prennent enfin toute la lumière. Une poésie de l’étrange et de l’intime qui préfère les fêlures aux façades, les singularités aux ressemblances. Car après tout, ce sont souvent les êtres les plus cabossés qui laissent passer le plus de lumière.
En écho au spectacle, la rencontre Adelheid Duvanel, à la marge des marges, organisée le 30 octobre, permettra de découvrir plus intimement cette autrice encore trop méconnue, dont l’écriture brève et les œuvres picturales portent les traces d’une vie aussi solitaire que tourmentée. Une invitation à lire entre les lignes, et surtout à regarder au-delà des marges.
Trilogie de la Guerre, Elina Kulikova & Dima Efremov Entre piano, chants et pulsations électroniques, l’exil trouve sa voix et la résistance sa partition. Quand la musique refuse de marcher au pas. © Grégory Batardon
L’art de faire corps et de faire front
Avec Trilogie de la Guerre, Elina Kulikova et Dima Efremov transforment les blessures de l’exil en matière artistique. Ayant quitté la Russie après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, ces deux artistes désormais en résidence à la Comédie interrogent, à travers une création profondément intime et politique, la violence de la guerre, les mécanismes de la répression et le prix de la dissidence.
Leur proposition se déploie en trois mouvements aux titres aussi évocateurs que déchirants : Un champ brûlé, Un endroit perdu et Une nuit blanche. Trois performances distinctes, trois états d’une mémoire meurtrie, où musique classique, chants folkloriques russes et pulsations électroniques se rencontrent, parfois se heurtent, pour faire résonner ce que les discours officiels préfèrent taire. Entre concert, théâtre et performance, leur langage artistique refuse les frontières autant que leur parcours les a subies. Le 7 novembre, les trois pièces seront réunies dans une intégrale de trois heures, offrant une plongée dans cette œuvre aux accents de confession et de contestation. La veille, une carte blanche permettra de mieux découvrir leur parcours et leurs engagements, à travers projections, lectures et interventions d’acteurs associatifs et humanitaires. Une rencontre où l’art rejoint la conscience, où le témoignage devient résistance. Car lorsque les mots sont muselés, la création trouve toujours une autre façon de crier.
Avant la nuit / L’Oiseau de feu, Edouard Hue Corps en suspens, ailes déployées : la danse prend son envol et défie la pesanteur. Une envolée chorégraphique qui ne manque ni d’air ni d’audace. © Grégory Batardon
Du côté de la danse, Edouard Hue et sa Beaver Dam Company déploient avec Avant la nuit / L’Oiseau de feu un diptyque aussi sensible qu’incandescent. Deux univers, deux écritures chorégraphiques, mais une même interrogation sur les liens qui nous unissent et les héritages qui parfois nous entravent. Dans Avant la nuit, le chorégraphe s’empare d’un rituel aussi universel qu’intime : celui du coucher. Ce moment suspendu entre veille et sommeil, protection et séparation, devient le point de départ d’une exploration sensible de la parentalité. Puis le climat bascule avec L’Oiseau de feu, inspiré de l’univers musical et symbolique de Stravinsky. L’imaginaire se fait plus sombre, presque menaçant, et la danse convoque les tensions entre générations, les peurs collectives et les contradictions de notre époque.
Du cocon familial aux turbulences du monde, les corps racontent ce que les mots peinent parfois à traduire. L’enfance, la transmission, la peur de perdre et le désir de protéger s’entrelacent dans un langage où chaque mouvement semble chercher son envol. Une danse qui bat des ailes pour mieux interroger nos racines. Et qui rappelle que grandir, c’est aussi apprendre à quitter le nid sans brûler ses ailes.
Baby Teeth, Catol Teixeira Les corps s’affranchissent des codes et dansent hors des cases. Une chorégraphie qui fait de la différence une force et de la liberté un mouvement. © Zoé Aubry
Enfin, Baby Teeth de Catol Teixeira vient croquer à pleines dents dans nos certitudes identitaires. À la croisée de la danse et de la performance, l’artiste réunit dix interprètes pluridisciplinaires venus du Brésil, d’Amérique latine et d’Europe pour composer une expérience chorégraphique collective, sensible et résolument affranchie. Ici, les corps ne se laissent ni définir ni discipliner. Ils se rencontrent, se cherchent, s’entremêlent et s’inventent de nouvelles façons d’exister ensemble. Loin des catégories figées, cette création polyphonique explore les identités mouvantes, les appartenances multiples et les espaces de liberté qui surgissent lorsque l’on cesse de vouloir tout nommer, tout classer, tout enfermer.
Sous ce titre faussement enfantin, Baby Teeth, littéralement « dents de lait », se dessine une métaphore de la transformation. Celle de ces identités qui muent, de ces anciennes peaux dont on se défait pour laisser émerger d’autres possibles. Un voyage émotionnel et physique où la vulnérabilité devient puissance, où la différence se conjugue au pluriel. Après tout, perdre ses dents de lait n’a jamais empêché de mordre dans la vie. Bien au contraire.
La jeunesse n’a pas dit son dernier acte
Au-delà des esthétiques et des disciplines, un même élan traverse cette programmation : le refus de subir un monde sans chercher à le transformer. Qu’il s’agisse de débusquer les séductions autoritaires, de redonner voix aux invisibles, de dénoncer la guerre, de questionner les héritages ou de libérer les corps de leurs assignations, ces cinq créations dessinent le portrait d’une génération qui ne confond pas héritage et obéissance.
La Comédie ne se contente pas de tendre le micro à une nouvelle génération. Elle lui confie le plateau, les projecteurs et le droit précieux de déranger. Car la jeunesse n’est pas seulement une promesse d’avenir. Elle est déjà une force au présent. Et à en juger par cette relève, le théâtre de demain n’a pas fini de faire des scènes.
Focus jeune création
Du 27 octobre au 15 novembre 2026
Comédie de Genève
Esplanade Alice-Bailly, 1207 Genève
Les cinq spectacles :
- Menace chorale | 27 au 31 octobre
- Chrüsimüsi | 28 octobre au 8 novembre
- Trilogie de la Guerre | 3 au 7 novembre
- Avant la nuit / L’Oiseau de feu | 3 au 7 novembre
- Baby Teeth | 12 au 15 novembre
Tarifs : selon spectacles et catégories, dès CHF 5.–
Billetterie : +41 22 320 50 01
www.comedie.ch