Jade Genin : le goût sans appel

Jade Genin, croque le cacao à pleines dents ©Stéphane Grangier

Avant de manier la fève, Jade Genin maniait les mots. Avant le cacao, le code. L’avocate a troqué le barreau pour la barre chocolatée, la plaidoirie pour la ganache, le verbe pour la matière. Même rigueur, même tension, même obsession du juste. Chez elle, le chocolat est un corps à charge : brut, franc, sans alibi ni artifices. On y parle fève, fermentation, amertume, épices tranchantes et équilibres millimétrés. Héritière d’un nom, certes, mais surtout d’une exigence, Jade Genin cisèle aujourd’hui le cacao comme on construit un dossier solide : avec précision, honnêteté et une vérité qui ne fond jamais complètement. Ici, chaque tablette est une plaidoirie sensorielle. Rencontre avec une artisane du goût, aussi délicate que la fonte de son chocolat.

Le chocolat semblait inscrit dans votre ADN. Aviez-vous pourtant besoin de vous en éloigner pour mieux y revenir ?
Oui. Même si j’ai grandi dans cet univers, je ne m’y suis pas engagée immédiatement. J’ai étudié autre chose, pris de la distance. C’était nécessaire. Et puis, à un moment, le manque s’est imposé. Pas de manière rationnelle, mais presque physique. Je me suis rendu compte que si je ne faisais pas de chocolat, je passerais à côté de quelque chose d’essentiel pour moi.

Y a-t-il eu un instant précis où le cacao a repris la parole ?
Un moment de silence, justement. Je me suis dit : si je n’en fais pas pendant six mois et que ça ne me manque pas, alors ce n’est pas mon chemin. Mais très vite, l’absence a crié plus fort que toutes les certitudes. Le chocolat s’est imposé comme une évidence intime.

Travailler avec son père, est-ce dialoguer avec un héritage ou composer avec un défi permanent ?
Les deux! Au début, c’était un métier. Aujourd’hui, c’est une vie entière. Travailler en famille oblige à une adaptation constante, mais il y a une richesse immense : une exigence partagée, un langage commun, une même obsession du juste.

Jacques et Jade Genin : deux générations, une même exigence, un même respect de la matière (c) DR

Quel fil de transmission avez-vous choisi de ne jamais rompre ?
Le respect du produit. Pas d’arômes artificiels, pas de conservateurs, pas de faux-semblants. Un chocolat lisible, honnête, sans maquillage. En cuisine, c’est une évidence. Dans le chocolat, beaucoup moins. Là-dessus, je suis en parfaite continuité avec mon père.

Et là où l’héritage s’arrête, où commence votre écriture personnelle ?
Dans les associations, dans les choix, dans la sensibilité. Je ne cherche pas à construire une identité : je la vis. Je travaille avec ce que je suis, avec ce que j’ai envie de raconter, sans calcul.

Géométrie gourmande. Quand le chocolat devient objet d’art, taillé au cordeau (c) Jade Genin

Être “fille de” dans un métier d’art : fardeau public ou force intime ?
Dans la sphère privée, c’est une chance immense. Il y a le partage d’une passion, une compréhension immédiate, une transmission vivante. À l’extérieur, c’est plus délicat. Surtout quand on est une femme. On est vite réduite à une filiation. Alors je laisse parler le chocolat.

Votre signature passe par les épices. Pourquoi ce choix du murmure plutôt que du choc ?
Parce que les épices permettent une complexité subtile. Elles ne doivent jamais dominer. Dans notre gamme signature, chaque association est pensée pour surprendre sans saturer. Cannelle, vanille, muscade… Une bouchée doit donner envie de la suivante, presque instinctivement.

Textures, éclats, amertume maîtrisée. Le chocolat se fait relief (C) Jade Genin

 

Le chocolat naît-il d’abord dans l’œil ou sous la dent ?
Toujours dans la matière. Je pars du moule, puis je le mets en scène. Jamais l’inverse. Le visuel accompagne le goût, il ne le précède pas. Le chocolat reste le centre de gravité.

Face aux bouleversements climatiques, le futur du cacao vous inquiète-t-il ?
Il m’oblige surtout à réfléchir. Le cacao est une culture fragile, extrêmement dépendante de son environnement. Les conditions changent, les rendements aussi. Je suis très prudente face aux substitutions artificielles. Le chocolat est vivant, complexe, difficile à imiter sans le dénaturer.

Palette de saveurs, rigueur graphique. Chaque pyramide est une promesse tenue (C) Jade Genin

Quel rôle les artisans devront-ils jouer demain ?
Celui de la conscience. Réfléchir à la provenance, aux méthodes, au sens du geste. Il y aura peut-être moins de volume, mais plus de vérité. En tout cas, c’est la direction que je souhaite suivre.

Si vous deviez résumer votre vision du chocolat en quelques mots ?
Un chocolat juste. Sans artifice. Sans nostalgie.
Un chocolat qui dit exactement ce qu’il est.

 

Jade Genin Chocolatier, 33 avenue de l’Opéra, 75002 Paris, France

www.jadegenin.com