Des fils, des liens et des lendemains
Sous les doigts de Muriel Décaillet, scénographe de l’exposition Bonjour ça va ?, les fils s’entrelacent, les destins se croisent et les liens humains prennent vie © Rebecca Bowring
Et si, à force de vouloir changer le monde, on avait oublié de prendre soin de celui qui vit juste à côté ? À la Bibliothèque de la Cité, l’exposition Bonjour ça va ? Petites histoires pour créer du lien tire les fils de nos existences, détricote l’individualisme et raccommode ce que nos sociétés s’acharnent à déchirer : le lien humain. Une ode à ces petits riens qui changent tout, où la douceur n’a rien d’une faiblesse et où prendre soin devient, mine de rien, un acte de résistance.
Il y a des révolutions qui font du bruit. Et d’autres qui commencent par un simple « Bonjour, ça va ? ». Trois mots, presque rien. Pourtant, dans une société où l’on sait désormais tout du quotidien d’inconnus à l’autre bout du monde, mais parfois plus rien de celui de son voisin de palier, ils ont quelque chose de subversif. Et si la véritable radicalité consistait aujourd’hui à se soucier des autres ?
C’est précisément le fil, rouge ou plutôt multicolore, que déroule Bonjour ça va ? Petites histoires pour créer du lien, une exposition présentée à la Bibliothèque de la Cité, à Genève. Son sujet ? Le care. Un mot anglais que l’on traduit trop vite par « prendre soin », alors qu’il embrasse une réalité autrement plus vaste. Car le care ne se cantonne ni aux blouses blanches ni aux bonnes œuvres. Il se niche dans une attention, un geste, une présence. Dans cette manière de faire société sans nécessairement faire de bruit.
Inspirée notamment des travaux des penseuses Carol Gilligan et Joan Tronto, l’exposition, coordonnée par Laura Györik Costas et Cassandre Poirier-Simon, défend une conviction aussi simple que fondamentale : nous sommes moins des individus indépendants que des êtres interdépendants. Un constat qui soulève une question éminemment politique : qui prend soin de qui, à quel prix et pourquoi ce travail, si essentiel à notre survie collective, demeure-t-il si souvent invisible ?
L’affiche de Bonjour ça va ? Petites histoires pour créer du lien, une exposition qui tisse des liens et cultive l’art de prendre soin, à découvrir du 3 octobre 2026 au 26 juin 2027 au Multi, à la Bibliothèque de la Cité, à Genève
Des liens qui tiennent à un fil
Pour donner corps à cette réflexion, pas question d’aligner les grandes théories dans une succession de vitrines savantes. L’exposition préfère emprunter les chemins de traverse du quotidien genevois. Sept îlots, quinze personnages et autant de trajectoires qui s’entrecroisent au fil d’une journée, entre récits inspirés du réel et témoignages documentaires.
Dans le hall d’un immeuble, Claude, jeune retraité, tente de s’occuper de son épouse atteinte de troubles cognitifs et désormais immobilisée par une jambe cassée. Autour d’eux, une solidarité de voisinage s’organise : une enfant fait la lecture, une voisine rapporte le pain, une autre prête main-forte au ménage. Rien de spectaculaire. Juste l’extraordinaire banalité de l’entraide. Plus loin, une patrouilleuse scolaire veille sur les enfants, une personne malvoyante traverse la ville, des colocataires apprennent à composer avec leurs différences. Aux Sureaux, habitat inclusif réunissant des membres de la coopérative CODHA et des personnes en situation de handicap intellectuel, un potager devient le terreau d’une autre manière de vivre ensemble. On n’y cultive pas seulement des légumes, mais aussi l’écoute, la confiance et le respect.
Et puis il y a le cimetière de Plainpalais, plus connu sous le nom de cimetière des Rois. Un lieu où prendre soin ne s’arrête pas au dernier souffle, où l’attention portée aux morts, aux vivants endeuillés et à la nature rappelle que le lien ne disparaît pas nécessairement avec l’absence. Autant de scènes ordinaires qui révèlent une vérité moins anodine qu’il n’y paraît : ce sont souvent les gestes les moins visibles qui empêchent le monde de se défaire. Des liens ténus, presque imperceptibles, mais suffisamment solides pour retenir une société au bord de l’effilochage.
Quand la solidarité prend le maquis
Mais derrière la tendresse du propos affleure une critique autrement plus mordante de notre organisation sociale. Car prendre soin, ce n’est pas seulement apporter une soupe à son voisin. C’est aussi refuser qu’on le mette à la porte. L’un des îlots de l’exposition s’intéresse ainsi aux mobilisations des locataires des Augustins, à Genève, confrontés à des menaces d’expulsion. Réunions, banderoles, entraide juridique, mobilisation collective : le care quitte ici le registre de l’attention individuelle pour investir celui de la résistance citoyenne.
Face à une spéculation immobilière qui transforme trop volontiers les logements en produits financiers et leurs habitants en variables d’ajustement, défendre son toit devient une manière de défendre son droit à exister quelque part. Pour une personne âgée ayant passé soixante ans dans le même appartement, perdre son logement, ce n’est pas simplement changer d’adresse. C’est risquer de perdre ses repères, son histoire, son réseau et une partie de soi. Car une ville qui prend de la valeur en perdant ses habitants finit surtout par perdre ses valeurs.
C’est là toute l’intelligence de cette exposition : rappeler que le care n’est ni une jolie vertu décorative ni une affaire de bons sentiments. C’est aussi une question de justice sociale, de dignité et de responsabilité collective. Une douceur qui sait montrer les dents. Et une solidarité qui, lorsqu’elle se conjugue au pluriel, peut devenir un véritable contre-pouvoir.
Sous le trait singulier de Clemens Wild, artiste bernois d’art brut, prennent vie les personnages de l’exposition Bonjour ça va ? Petites histoires pour créer du lien.
L’art de ne pas perdre le fil
Encore fallait-il rendre visibles ces liens qui, par définition, ne se voient pas. C’est ici qu’intervient la plasticienne et scénographe Muriel Décaillet, accompagnée de l’artiste et designer numérique Camille de Dieu, qui fait du fil bien davantage qu’un élément décoratif : une matière à penser, mais aussi à ressentir. Une immense tapisserie murale donne naissance à des cordelettes colorées qui traversent l’espace, se croisent, se nouent, s’éloignent et se retrouvent. Chaque personnage possède sa couleur, chaque trajectoire son histoire. Les fils deviennent autant de métaphores de nos existences, rarement rectilignes, toujours tributaires de rencontres imprévues. Une véritable chorégraphie de l’interdépendance, où les nœuds ne sont pas nécessairement des obstacles, mais parfois les points d’ancrage de nos relations.
Nourrie par l’héritage de Sheila Hicks, pionnière de l’art textile, et les réflexions de l’anthropologue Tim Ingold, qui envisage nos vies comme autant de lignes en mouvement, cette scénographie fait de l’enchevêtrement un langage. Car entre deux points, il n’y a jamais simplement une ligne droite. Il y a des détours, des tensions, des rapprochements, des fils qui se tendent et d’autres qui se détendent. Bref, de la vie. Chez Muriel Décaillet, le textile n’a d’ailleurs rien d’un passe-temps gentiment domestique. Longtemps relégué au rang d’ouvrage féminin, il devient un médium artistique et politique capable de rendre visibles les gestes, les présences et les voix que l’histoire a trop souvent laissés dans l’ombre. Le fil ne sert plus seulement à coudre : il peut aussi recoudre les mémoires et découdre les rapports de domination.
À cette installation sensible répondent les dessins monumentaux de Clemens Wild, artiste bernois d’art brut dont le travail s’intéresse notamment aux figures invisibilisées du quotidien, ainsi que les créations interactives des étudiants du Master Media Design de la HEAD Genève. S’y ajoutent les témoignages recueillis par la journaliste Karine Pollien, véritables voix de la ville qui donnent chair et profondeur aux récits imaginés.
Entre fiction et documentaire, art brut et création numérique, le dispositif multiplie ainsi les regards sans jamais imposer une lecture unique. On peut écouter, lire, regarder, toucher, suivre un fil ou se perdre volontairement dans les histoires. Même les plus jeunes sont invités à démêler cette pelote humaine à travers des jeux et des récits accessibles. La forme épouse parfaitement le fond : plutôt que de dicter une conduite, l’exposition laisse chacun libre d’éprouver le lien à sa façon. Une manière de rappeler que l’empathie ne se décrète pas. Elle se cultive. Et qu’il n’est pas toujours nécessaire de comprendre toute la complexité d’un concept pour en saisir l’essentiel.
Même au milieu des chantiers, l’humanité ne reste pas en travaux. Un geste de care saisi sur le vif, rue de Carouge, à Genève ©Laura Györik Costas
Le monde ne tient pas tout seul
Reste une ironie que l’exposition ne cherche pas à esquiver : si le care est indispensable à tous, ce sont encore très majoritairement les femmes qui en portent la charge. Dans les familles, les métiers du soin, l’accompagnement des plus vulnérables ou les tâches domestiques, cette générosité supposée naturelle a trop longtemps servi d’alibi à une répartition profondément inégale des responsabilités.
Les réflexions de Carol Gilligan trouvent ici une résonance particulière : prendre soin n’est pas une qualité féminine, mais une responsabilité humaine. Et reconnaître cette évidence suppose aussi de cesser de considérer l’attention à l’autre comme une ressource gratuite, inépuisable et acquise. Car derrière chaque geste de sollicitude se cachent du temps, une disponibilité, parfois une fatigue et, trop souvent, un travail que personne ne songe à comptabiliser. À l’heure où l’indifférence se banalise, où la performance individuelle s’érige en religion et où l’on confond parfois autonomie et chacun-pour-soi, Bonjour ça va ? pose une question désarmante : et si notre véritable force résidait dans notre capacité à dépendre les uns des autres ?
On en ressort avec cette conviction chevillée au cœur : nul besoin de refaire le monde pour commencer à le réparer. Il suffit parfois d’un regard là où régnait l’indifférence, d’une oreille là où le silence faisait loi, d’une main tendue là où chacun jouait des coudes. Car l’humanité ne se mesure pas à la grandeur de nos discours, mais à la portée de nos gestes. Et dans une société qui cultive le chacun pour soi jusqu’à en oublier le sens du nous, cette exposition nous rappelle une évidence : ce qui nous lie devrait toujours peser plus lourd que ce qui nous divise. À force de tirer la couverture à soi, on finit par laisser les autres dans le froid. Et c’est toute l’humanité qui s’effiloche.
Bonjour ça va ? Petites histoires pour créer du lien
Du 3 octobre 2026 au 26 juin 2027
Bibliothèque de la Cité, Le Multi, Genève
Entrée libre