airelles palladio : des doges et des désirs

Sur la Giudecca, Airelles Palladio traverse les siècles et fait chavirer les regards © Airelles

À Venise, les siècles passent, la séduction persiste. Sur la Giudecca, Airelles Palladio reprend le fil d’un ancien refuge de dentellières pour broder d’autres nuits blanches. Quarante-cinq clés pour délier les songes, un hectare de verdure pour égarer les heures, des chefs qui régalent et Elton John qui donne le la. Pour sa première échappée hors de France, Airelles fait rimer Renaissance et réjouissances. San Marco en ligne de mire, la lagune en ligne de cœur.

Prendre la clé des doges
Venise fait tourner les têtes. Puis les visiteurs tournent en rond, le nez dans leur téléphone, à la recherche du pont que tout le monde photographie. Pour renouer avec le vertige, mieux vaut parfois prendre la tangente. Quelques minutes de bateau, direction la Giudecca. San Marco reste dans le cadre ; la cohue sort du champ. La ville se regarde enfin les yeux dans l’eau.

Bois sculpté, tableaux et lustre en majesté : dès la réception, le séjour s’annonce sous de beaux auspices et quelques pampilles © Airelles

C’est sur cette rive qu’Airelles a ouvert, le 30 avril dernier, sa première maison hors de France. Trois bâtiments historiques — Palladio, Conventino et Villa Frollo — y accueillent dix-sept chambres et vingt-huit suites. Une petite arithmétique du grand écart : assez peu de clés pour cultiver l’intimité, assez d’espace pour donner de l’amplitude aux envies! La Suite del Doge déploie ainsi 450 mètres carrés face à la lagune. De quoi perdre son livre, retrouver son souffle et remettre au lendemain toute velléité de sortie. Les doges ont quitté le pouvoir : la démesure conserve ses quartiers.

De fil en filles
Avant les valises, les ouvrages de dames. L’ancien institut des Zitelle accueillait des jeunes filles sans dot, auxquelles on enseignait notamment l’art de la dentelle. Fondée en 1561 pour protéger des adolescentes pauvres du risque de prostitution, l’institution sélectionnait aussi ses pensionnaires selon leur beauté. Derrière les bonnes œuvres, les bonnes mœurs avaient leurs méthodes : encadrer les corps, éduquer les gestes, préparer les mariages. La Sérénissime savait tenir ses filles à carreau tout en leur apprenant à faire des jours.

Au cœur du domaine, Santa Maria della Presentazione garde la mémoire des lieux. Les siècles passent, le sacré persiste © Airelles

Cette mémoire donne une autre épaisseur aux étoffes. Ici, le fil fut un apprentissage, une discipline, une manière de dessiner son avenir à petits points. Aujourd’hui, les séjours s’y cousent librement, entre jardin et lagune. Au cœur du domaine, l’église Santa Maria della Presentazione, consacrée en 1588, veille sur ce passage des siècles. Son attribution traditionnelle à Andrea Palladio reste discutée par les spécialistes, faute de preuves documentaires décisives. Même l’architecture vénitienne a ses affaires de famille.

Les siècles ont de l’étoffe
Pour réveiller les lieux, Christophe Tollemer a travaillé les matières, les couleurs et leurs conversations avec la lumière. L’architecte et directeur artistique des Maisons Airelles accompagne cette restauration de plus de 3’000 œuvres acquises et d’une collection d’ouvrages choisie pour le domaine. Les murs ont de la lecture, les regards de quoi s’attarder…

De l’or dans les étoffes, Venise aux fenêtres : une chambre où la grasse matinée mérite ses lettres de noblesse © Vincent Leroux

L’enjeu dépasse le joli décor : comment habiter tant d’histoire sans finir soi-même en pièce de collection ? Villa Frollo possède quelques pistes. Demeure de villégiature aristocratique, puis Académie de la Jeunesse Noble, elle devint aussi une pension fréquentée par des artistes au début du XXe siècle. Sous ses airs bien élevés, la maison connaît les imaginations qui débordent. Dehors, un hectare de jardin méditerranéen desserre le corset minéral de Venise. Pergolas fleuries, bosquets parfumés : la pierre laisse du terrain au végétal. Dans la cité des eaux, pouvoir se perdre au vert relève du privilège presque impertinent. Une échappée où les heures peuvent enfin battre la campagne.

La cène et les sens
À table, les noms claquent comme une distribution d’opéra. Jean-Georges Vongerichten signe abc kitchens Palladio, autour d’une cuisine méditerranéenne de partage. Nobu Matsuhisa apporte sa lecture de la tradition japonaise. À Villa Frollo, Norbert Niederkofler compose des dîners inspirés par la lagune. Trois univers sous le même ciel : aux assiettes de raconter comment ils rencontrent Venise.

Chez abc kitchens Palladio, Jean-Georges Vongerichten révise l’alphabet des appétits : du partage dans l’assiette, du théâtre dans les étoffes © Airelles

Cédric Grolet entre en scène côté douceurs, avec ses Fruits, ses Fleurs, ses viennoiseries et des créations exclusives. Après les dentelles, les feuilletages : autre travail de précision, autre façon de faire céder les bonnes résolutions. Ses trompe-l’œil ont ce talent particulier de brouiller les pistes avant de laisser des miettes. Le Palladio Bar prolonge la conversation face à la lagune. Quant au Zitelle Bacaro, annoncé dans le programme d’ouverture, il rend hommage aux bars à cicchetti, ces petites bouchées vénitiennes qui savent donner du corps à l’apéritif. Les grandes signatures ont leur scène ; les plaisirs de comptoir, leurs réparties.

La nuit porte conseil… et quelques paillettes!
Puis vient Elton’s, club né d’une collaboration avec Elton John, illustre voisin de la Giudecca. Le patrimoine prend soudain un léger accent pop. Des doges à la diva, Venise conserve un faible pour les entrées remarquées. La ville qui aime les masques peut bien s’autoriser quelques paillettes.

Le lendemain, quatre piscines, dont une réservée aux enfants, permettent de changer de tempo. Guerlain et le Hair Spa de Rossano Ferretti se partagent un espace qu’Airelles présente comme le plus grand spa de Venise. Après les nuits qui décoiffent, les soins qui recoiffent : la diplomatie franco-italienne trouve ici une application très concrète.

Entre lignes d’eau et parenthèses vertes, une piscine pour faire des longueurs et laisser les heures prendre le large © Airelles

Mais la proposition la plus troublante se joue peut-être loin des peignoirs. Une visite privée de la basilique San Marco, de nuit, figure parmi les expériences de la maison. Attendre que les pas s’espacent, que les voix s’effacent. Regarder la lumière accrocher les mosaïques sans qu’un écran s’interpose. Après tant de signatures, de suites et de somptuosités, retrouver ce luxe presque désarmant : un peu de silence pour entendre les siècles…

Airelles Palladio, Venice
Île de la Giudecca, Venise, Italie
Ouvert depuis le 30 avril 2026
17 chambres et 28 suites, jardin d’un hectare, quatre piscines, spa Guerlain et Hair Spa Rossano Ferretti
airelles.com