Déraison et sentiments
Le contre-ténor Paul-Antoine Bénos-Djian dans le rôle d’Orlando (c) DR
Un récit épique ? Un héros empli d’amour courtois ? Une fresque médiévale ? Nouvelle production de l’Opéra de Lausanne, Orlando a choisi une autre version. Signée Mariame Clément, la mise en scène recentre le propos sur les sentiments, sans encombrements mais une belle dose d’humour, où le rôle-titre enamouré manque de peu l’internement psychiatrique. Le tout accompagné par l’Orchestre de chambre de Lausanne et un maestro du répertoire, Christopher Moulds. A découvrir jusqu’au 24 mars.
C’est ici à Lausanne que Mariame Clément a fait ses débuts comme metteure en scène d’opéra, en 2004. Celle qui a notamment signé la trilogie Tudor au Grand Théâtre de Genève revient au bord du lac pour une nouvelle production, avec Orlando de Haendel, inspiré du furioso du poète italien l’Arioste déjà repris chez Vivaldi. Le compositeur germaniqueavait depuis longtemps posé ses valises à Londres, où il invita le rival du castrat Farinelli, le siennois Francesco Bernardi (d’où son surnom il Senesino) à créer le rôle d’Orlando au King’s Theatre en 1733. L’argument de ce dramma per musica& happy end ? Le chevalier Orlando aime la noble Angelica qui aime Medoro, lui qui ignore l’amour que lui voue la bergère Dorinda. Entre frémissements, déconvenues, jalousie, folie, tout rentrera dans l’ordre sous les auspices du sage Zoroastro.
Orlando observe les amours de Medoro (Paul Figuier) et Angelica (Marie Lys) (c) Dr
Un Orlando épuré
« Il me semblait nécessaire de rapprocher de nous ces chevaliers, cette princesse, cette bergère » explique Mariame Clément dans la note d’intention. Sur scène, la dramaturgie concentre l’œuvre sur les sentiments plutôt que sur un grand drame épique entre héros à la recherche d’un fait d’armes. Elle poussera d’ailleurs l’idée en faisant du rôle-titre, dont la jalousie le conduit à la folie, à le présenter en patient placé en psychiatrie. Les vicissitudes amoureuses sont tournées en dérision, avec délice et humour. Ainsi dans son air de défi « fammi combattere » (acte I), Orlando en fait des tonnes et la destinataire Angelica paraît franchement embarrassée. D’autres scènes sont très drôles, notamment le duo entre Orlando et Dorinda (acte II) et les monstres grotesques qui peuplent l’imaginaire de cet anti-héros (acte II), à qui l’on applique un suivi thérapeutique rapproché. Inventive et pragmatique, l’idée perd un peu en saveur en deuxième partie, la faute peut-être à vouloir trop concilier les registres ?
Sur le plateau, une immense coiffe d’infanterie à pinces, sorte de casque de réalité virtuelle, vous envoie une fois dans un bar, une fois dans les bosquets, selon les besoins du récit.L’effet plastique est garanti. Aux costumes également, Kaspar Glarner présente des tenues du quotidien et les références épiques qui ressemblent plutôt à des déguisements qu’à des reconstitutions savantes, ce qui renforce l’aspect dérisoire. Les lumières signées Valerio Tiberi soulignent les profondeurs ouau contraire portent l’attention sur le proscénium, par exemple dans la scène du songe (acte II), un classique dans le baroque.
Dorinda, incarnée avec talent par d’Ana Vieira Leite crédits Carole Parodi (c) DR
Un écrin pour le clavecin
L’Opéra de Lausanne est à n’en pas douter une très belle salle pour le répertoire baroque, par sa taille et sa fosse. L’Orchestre de chambre de Lausanne y a dévoilé un jeu expressif, alternant solos ou duos contemplatifs avec des temporale (scènes de tempêtes) très rythmés. Mentions spéciales au chef d’orchestre Christopher Moulds et Paolo Corsi, qui donnent au clavecin un rôle en soi, loin des ennuyeuses scansions sans intention (le fameux « ploum, ploum »). Cela se retrouve à la scène, où les protagonistes déploient tout leur jeu, ce qui donne aux récitatifs toute leur saveur dramatique et formelle. N’oublions pas enfin le solo au violoncelle de Joël Marosi à l’ineffable douceur, qui accompagne Medoro à l’acte I (« Se’l cor mai ti dirà »).
Sur scène, le contre-ténor Paul-Antoine Bénos-Djian est très présent, sollicité par la partition autant que la mise en scène, par exemple son énergique « Fammi combattere » (acte I) et son air de la folie (« Ah! stigie larve », fin de l’acte II), pour lequel il déploie tout un répertoire d’émotions, de rythme, de souffles. Son adversaire Medoro (Paul Figuier), est plus effacé, avec un jeu empesé pour un rôle d’éternel soupirant qui se prêterait parfaitement à l’humour. Impériale, altière, l’Angelica de Marie Lys déploie ses accents éclatants et ornements inventifs de talent, malgré un jeu parfois retenu. C’est tout le contraire de la présence engagée, inspirante et incarnée d’Ana Vieira Leite en Dorinda. Elle semble adorer ce rôle et lui offre toute une palette expressive, à savourer par exemple dans « Amore è qual vento » (acte III).
Enfin, il faut relever le beau timbre de Callum Thorpe, qui campe un Zoroastro à l’autorité évidente, un rôle pivot, ou selon la metteuse en scène, il est « moins un personnage qu’une fonction », celle d’assurer un peu d’ordre en ce monde. Et il en a bien besoin en ces moments.
Orlando, de G.F. Haendel
Mise en scène Mariame Clément
Jusqu’au 24 mars
www.opera-lausanne.ch/show/orlando