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Publié par le 13.09.2018

En salle le 5 septembre prochain, le film de Ian Bonhôte et Peter Ettedgui – McQueen – sur la vie et la carrière de la supernova de la mode britannique Alexander McQueen, révèle un homme dont les démons personnels l’ont conduit à des créations aussi prolifiques que sombres. Au bénéficie d’un accès sans précédent à la famille et la constellation d’amis du designer, le film revisite les moments-clés de la vie de ce génie au talent infini à travers ses archives et inspirations. Au fil de plusieurs saisons de ses collections hétéroclites et iconoclastes, il dépeint un McQueen romantique mais accablé par les exigences du travail et de la renommée, qui s’est éteint d’une manière aussi spectaculaire que ses défilés en 2010. Le binôme Bonhôte/Ettedgui livre avec dextérité un portrait empreint de compassion sur la transformation de « Lee », le gamin de Londres, timide et potelé à la méga-star internationale de la mode Alexander McQueen. Un film-doc poignant en mode immersion, conçu avec une délicatesse d’orfèvre et à la capacité rare de kaléidoscoper euphorie et mélancolie chez le spectateur. Tête-à-tête avec le génial réalisateur genevois Ian Bonhôte, aussi humble que prodigieux.

Par MINA SIDI ALI

Comment qualifieriez-vous ce projet cinématographique? Film ou documentaire?
On a toujours insisté avec mon co-réalisateur Peter Ettedgui, sur l’idée du film, un peu dans la même veine que « Amy », « Senna » ou « Pina », que j’appelle movie-doc. Ces derniers contiennent des images d’archive et des interviews mais ce qui détermine avant tout leur nature, c’est leur impact émotionnel sur l’audience. Notre leitmotiv était d’ailleurs « Emotion over information ». Ainsi, si un élément n’apportait que de l’information, on ne le retenait pas car les gens peuvent la trouver sans nous. Il n’y a pas de plus-value. C’est ainsi qu’on dépeint notre héros, Alexander McQueen, à travers toutes ses facettes, défauts et qualités, on souhaitait faire le portrait d’un être humain et casser l’image de l’icône.

Comment s’est construit le projet ? Aviez-vous aisément eu accès aux archives et à son entourage ?
Depuis la mort de McQueen, les amis, la marque, la famille et la fondation ne souhaitent plus communiquer. Il y avait comme un voeu de silence autour d’Alexander. Depuis sa mort, beaucoup de choses avaient été écrites ou dites, de manière biaisée, c’est ce qui explique l’attitude méfiante des proches. Avec Peter, on a dû se battre pour démontrer que nous avions un autre objectif. Ainsi, on a hissé le drapeau blanc. Dès le départ, on a mis en avant le travail et la créativité du designer. On ne voulait pas s’attarder en particulier sur ses problèmes de drogues ou la fin de sa vie. Ce qui nous intéressait avant tout c’est ce qu’il avait l’habitude de répéter: « Si vous voulez me connaître, penchez vous sur mon travail » (« If you want to know me, look at my work »). Ainsi on a identifié cinq à six défilés comme fil rouge de son histoire biographique. Il n’y a rien de plus éloquent que ces shows. Ces derniers renvoient toujours à un moment-clé de sa vie, que ce soit sa famille, ses origines, ou des thématiques violentes comme le « Viol de l’Ecosse » (Highland Rapes) en 1995. C’était tout de même il y a vingt ans et Lee a eu l’audace de traiter de cette problématique dans un show. Toutes ces thématiques assez délicates ont érigé Alexander McQueen au rang de secret national avec des personnes qui ont essayé d’endiguer les informations sur lui. Notre film a une démarche très respectueuse envers Lee. Nous n’allions pas ignorer certains éléments incontournables de sa vie et il aurait voulu qu’on parle de lui de manière honnête. Cette volonté de véracité propre au designer a été confortée par les retours de son entourage. La plupart des choses révélées dans le film ont été rapportées par Alexander lui-même.

Comment se sont déroulés les interviews, très touchants et éloquents par moment ?
Ce qui s’est passé, c’est que nous avons commencé à rencontrer des gens qui connaissaient Lee au début de sa carrière, comme Rebecca Barton, Alice Smith qui était son agent de facto. La rumeur circulait que nous abordions le sujet d’une manière très respectueuse envers Lee et de manière fidèle à son travail. Plus de personnes ont commencé à accepter de nous parler et d’envisager des interviews. C’était un processus lent qui demandait beaucoup de courage aux proches de partager face caméra devant un public international. Car quand tu partageais la vie d’Alexander McQueen, c’était un holocauste! C’était très intense. Nos interviews les plus importants ont été les derniers, notamment celui réalisé avec Janet, la soeur de Lee. Je pense qu’on avait sous-estimé l’impact de faire un film si peu de temps après la disparition – Lee est parti il y a huit ans. C’est encore très récent mais ça a eut un effet cathartique pour beaucoup des intervenants. Après avoir réalisé le film, on saisit plus aisément l’attitude des gens face à notre projet.

Quelle image aviez-vous d’Alexander McQueen avant de débuter ce projet ?
Quand je suis arrivé à Londres à 19 ans, Alexander venait de prendre les rênes artistiques de Givenchy. Quand tu arrives de ta Genève natale et que tu débarques en découvrant ce type d’icône, ça te marque à vie! A l’image de Londres, McQueen était multidisciplinaire artistiquement parlant à cette période. Il collaborait avec Tracey Emin, Damien Hirst, avec des musiciens qu’il faisait défiler! Je le voyais partout, il était impossible de ne pas le voir. En plus, à côté de mes études, je travaillais dans un bar, le Blue Note, qui se situait à côté de son studio. Je le croisais constamment mais je ne lui ai jamais adressé la parole. J’étais trop jeune et impressionné pour l’approcher. Lee était une super star, il venait de reprendre une des plus grandes maisons de mode française. Un petit punk anglais qui réussit cet exploit, c’est mythique…

McQueen
De Ian Bonhôte et Peter Ettedgui
Sortie le mercredi 5 septembre en Suisse romande