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Publié par le 09.04.2018

S’insurger contre l’ordre des choses, entre autre grâce aux arts. Le projet de l’Internationale situationniste (IS), naît dans les années 50 alors qu’en France le développement d’une société du spectacle, ainsi définie par l’écrivain et cinéaste Guy Debord, explose. Actuellement en vue au MAMCO, « Die Welt als Labyrinth » (Le monde comme labyrinthe) retrace l’histoire de l’IS – son avènement, ses figures centrales, ses pôles, ses fondements, ses codes ainsi que ses provocations – qui ira presque malgré elle jusqu’à nourrir les ardeurs des milieux estudiantins français pour se cristalliser dans le réveil populaire de Mai 68. Une exposition aussi dense qu’intéressante dédiée à un phénomène artistique initialement peu regardé avant d’être rétrospectivement qualifié de dernière avant-garde du 20e siècle, dont l’esthétique plurielle, sinon l’idéologie en rupture avec une gauche devenue trop lisse, captive.

Michèle Bernstein, Guy Debord, J.V. Martin, Président français Charles de Gaulle sur une cible de tir, 1963 ©Annik Wetter–MAMCO, Genève

Michèle Bernstein, Guy Debord, J.V. Martin, Président français Charles de Gaulle sur une cible de tir, 1963 (c)Annik Wetter

SOULÈVEMENT ARTISTIQUE

Communément appelés les situationnistes, qui sont ses membres fondateurs ? Sept artistes et intellectuels français et étrangers, animés d’une conscience politique et porteurs d’un regard critique sur le monde qui les entoure. Du point de vue artistique, cette rébellion se manifeste par un détachement des courants en vogue que sont le Surréalisme et le Bauhaus ou encore le Lettrisme et même CoBrA, ainsi que le désir d’évolution au sein de petites fractions artistiques aux noms évocateurs: le Laboratoire expérimental d’Alba, le Bauhaus Imaginiste, l’Internationale Lettriste (IL) et le Comité psychogéographique de Londres. Bien que rejetés, les mouvements dominants de l’époque marquent durablement l’esthétique situationniste en devenir, avec en premier lieu le Lettrisme fondé à Paris en 1945 par Isidore Isou. Les conventions de l’écriture, de la musique et de l’image sont mises à mal jusqu’à s’en prendre au cinéma avec la création de films d’avant-garde signés notamment Gil Joseph Wolman et Guy Debord, lequel, entouré de ses complices, fonde en Italie à l’été 1957 l’Internationale Situationniste.

Ralph Rumney, sans titre, 1959 ©Annik Wetter–MAMCO, Genève, sous les pavés les situationnistes, article de r LUCIA VON GUNTEN

Ralph Rumney, sans titre, 1959 (c)Annik Wetter

CONSCIENCE RÉVOLUTIONNAIRE

Loin des procédures et des préoccupations stylistiques, les situationnistes partagent surtout la volonté commune de provoquer. Une provocation qui perçoit l’art comme un outil de dénonciation du fonctionnement systématisé d’une société d’après-guerre progressivement sclérosée. Avec en première ligne l’institutionnalisation et la marchandisation du milieu de l’art, à l’image des rouleaux de toile de peinture industrielle (1957) vendus au mètre par le peintre italien Giuseppe Pinot-Gallizio. L’art ne reste cependant qu’un moyen d’expression pour ce groupe à l’organisation politique balbutiante, qui à travers ses méthodes cherche, outre la dénonciation, à mettre en place un contexte – composé de situations – où philosophie et action puissent se rencontrer dans le triomphe.

Giuseppe Pinot Gallizio, annik wetter, mamco

Giuseppe Pinot Gallizio, Sans Titre, 1957 (c)Annik Wetter,

LA DÉRIVE À TOUT PRIX

Répartis sur plusieurs pays, les situationnistes tiennent à conserver la dimension internationale qui a vu la création de leur organisation. Pour autant, ils restent fidèles à leurs caractéristiques maîtresses – la dissidence et le rejet. Minoritaires et exclusifs, ils persistent jusqu’à l’auto-dissolution du groupe en 1972, trouvant toujours le moyen de souligner leur singularité et d’échapper aux travers d’une structure établie, quitte à exclure leurs propres membres. En art, ces préoccupations trouvent écho dans des procédés de déformation plus ou moins réussis. Le recours répété des SPUR – section allemande de l’IS, aux procédés du collage, ainsi que la peinture sur peintures d’Asger Jorn ont un air de déjà-vu lassant. Plus séduisante est l’attention portée sur les motifs du labyrinthe et de l’urbanisme, en particulier chez le peintre anglais et fondateur du Comité psychogéographique de Londres Ralph Romney qui, dans ses majestueuses réalisations à la feuille d’or, rappelle l’importance de la dérive, vecteur de liberté et de renouveau, véritable fer de lance d’un mouvement artistique aux accents politiques prophétiques.

Die Welt als Labyrinth
Jusqu’au 6 juin 2018
Musée d’art moderne et contemporain

MAMCO | Rue des Vieux-Grenadiers 10