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Publié par le 08.10.2018

Western psychanalytique en forme de conte à la fois sombre, optimiste et onirique, le nouveau film de Jacques Audiard (Un Prophète, Dheepan, De rouille et d’os…) – Sisters Brothers – adaptation du roman éponyme de Patrick deWitt, prouve de nouveau la maîtrise parfaite de son art. Le pitch? Dans un Far West du 19ème siècle, déserté de Dieu, miné par les hommes, deux frères tueurs à gages, Eli et Charlie Sisters traquent, chassent et flinguent sans foi, ni loi leurs proies à coups de revolvers amers et qui comme la peste, précède leur réputation, en vagues noires. On y suit à la trace leur quête, celui du secret d’un chercheur d’or. Brutes barbares, on leur découvre néanmoins des débris d’humanité grâce au génie du cinéaste qui s’intéresse avant tout aux vibrations, au rapport entre les êtres. Comme à son ordinaire, Jacques Audiard filme des parcours intimes et réussit surtout un exercice de style qui n’était pas gagné d’avance. Hollywood ne se montre que rarement magnanime pour les auteurs français qui se risquent sur le genre du western, un terrain si balisé qu’il eût été aisé pour le réalisateur de voir sa dextérité s’y emmêler les bobines de films. Avec son quatuor d’acteur en or – Joaquin Phoenix, John C Reilly, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed – ce dernier fait parler la poudre comme personne et nous a époustouflé par la densité du scénario à la trame narrative sans fioriture, parfois impitoyable mais souvent drôle. Mention spéciale à la photographie sublime de Benoît Debie qui nimbe l’ensemble du film dans une lumière aux accents mordorés. Une pépite inclassable qui crépite encore dans notre esprit des semaines après l’avoir visionné!

Chevauchée bavarde avec l’instigateur de ce projet cinématographique et comédien du film: John C. Reilly, l’un des grands seconds rôles du cinéma américain, à l’aise partout, héros nulle part.

Par Mina Sidi Ali

John C Reilly dans Sisters and Brothers

Il paraît que c’est votre femme, Alison Dickey, et vous-même qui avait suggéré le scénario du film Sisters Brothers à Jacques Audiard?
En fait, c’est d’abord ma femme Alison Dickey qui m’a conseillé de lire le livre de Patrick deWitt, que j’ai beaucoup aimé. Nous avons acheté les droits et promis à l’auteur d’en faire le meilleur film possible. Et pour le meilleur réalisateur possible, nous avons opté pour Jacques Audiard parce que ma femme et moi-même aimons tous ses films. On l’a rencontré à Toronto et le projet a pris forme. On voulait échapper aux clichés du genre, au Far West habituel, au poids culturel du passé. Jacques Audiard nous semblait le plus approprié. On voulait vraiment un film personnel sur cette histoire de fratrie pour en faire notre histoire avec cette petite voix en plus qui fait toute la différence. Les westerns sont comme des verres. Tout dépend de ce que vous mettez dedans. On ne voulait plus du combat éternel entre les Indiens et les cow-boys ou des questions d’honneur et de vengeance. Ici, il était question de la relation complexe et affectueuse entre deux frères opposés.

Vous êtes le frère de ce duo fraternel qui souhaite quitter cette vie de tueur à gage. Et on a le sentiment que le film repose essentiellement sur cette notion de changement. Le film se déroule dans une Amérique en pleine mutation, en phase de modernité…
Hier, un ami à Jacques (Audiard, le réalisateur) a définit le film ainsi, celui d’un homme qui suit un homme qui suit un homme qui suit une idée! (rires) J’ai trouvé que cela résumait le film de manière élégante et simple. Mais je dirai qu’effectivement, cette notion de changement correspond à la perspective que Jacques a souhaité donner à ce projet cinématographique. Il voulait que le film ait un sens pour les gens. Ce quatuor de protagonistes principaux (les frères Sisters, le détective John Morris et le chimiste Hermann Kermit Warm) représente en quelque sorte l’évolution de l’homme, du chimpanzé à l’illuminé! (rires)

La notion de famille est également très présente dans le film. La figure paternelle apparaît comme essentiel à la compréhension du profil de certains personnages dont celui des frères Sisters mais également celui du détective John Morris…
Oui c’est certain! Les deux frères sont hantés par le fantôme de leur père. Ils sont également guidés dans leur quête d’avidité par le Commodore, qui représente une figure paternel. Charlie (campé ici par Joaquin Phoenix) rappelle à son frère Eli que la violence fait partie de leur sang, qu’elle est inhérente à leur histoire familiale. Et on se pose la question de savoir si on est fatalement lié à son passé et à la génétique ou s’il y a une possibilité de transformation et changement. Et à l’instar de Jacques, je pense que chaque être humain aussi vil qu’il soit de l’intérieur a le potentiel de changer.

On connaît Jacques Audiard pour son sens du verbe. Ainsi, ici les dialogues entre les deux frères se dévoilent très philosophiques. Pour deux salauds barbares, cela sonne quelque peu surprenant, non?
C’est la force du roman de Patrick deWitt! Dans les westerns classiques, les cowboys sont dépeints comme très machistes, stoïques et illettrés. Ici, les deux frères Sisters ont l’apparence de terribles monstres mais dévoilent un profil subtil, de deux personnes éduqués avec une capacité d’analyse très développée. Ils examinent attentivement ce qui se passent autour d’eux. Ils sont très observateurs et intelligents, ce qui fait d’eux, des gens redoutables et à craindre. Eli se dévoile également très ouvert d’esprit et curieux. Il est à l’affût de toutes les nouveautés comme par exemple l’avénement de la brosse à dent à la fin du 19ème. Il n’hésite pas à en acheter une et la tester!

On a le sentiment que tout le film se déploie à travers la lucarne de votre personnage Eli Sisters. Avez-vous l’impression que ce rôle est majeur dans votre imposante carrière cinématographique des grands seconds rôles ?
C’est difficile d’avoir ce recul mais j’avoue et j’admets que ce rôle a été l’un des plus importants de ma vie! J’ai eu l’énorme chance de pouvoir camper divers personnages et cela grâce au public qui m’a laissé cette liberté. Parfois ce dernier peut cloisonner les acteurs à certains rôles, celui du gentil, du drôle ou du méchant. Moi, c’est tout le contraire, j’ai pu jouer vraiment tout type de rôle. Pour Sisters Brothers, j’admets n’avoir jamais travaillé sur un personnage aussi longtemps. Le film a pris énormément de temps à être réaliser, environ 7 ans! Ainsi, il est normal que j’y ai mis davantage de ma personne puisque je l’ai co-produit. L’engagement est forcément plus palpable. Je crois vraiment à la force du livre et au talent de Jacques Audiard. J’espère réussir à transmettre au public la fougue qui m’a animé à le jouer et le co-produire!

Joaquin Phoenix dans Sisters and Brothers

The Sisters Brothers de Jacques Audiard
En salle dès le 19 septembre
Avec John C. Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed
www.ascot-elite.com