Les vignerons valaisans font leur marché à Genève

A l’occasion de l’annuel Marché aux vins de la Charte Saint-Théodule à Genève, nous avons pu déguster les différentes cuvées d’une vingtaine de vignerons de l’élite valaisanne. Au terroir exceptionnel et si varié s’ajoute une viticulture qualitative axée sur les petits rendements depuis les années 60, menée par quelques vignerons précurseurs. Un exemple de qualité, solidarité et convivialité qui se perpétue et qui nous permet à chaque venue de nous rendre compte à quel point leurs spécialités font partie des grands vins du monde. 

La Confrérie Saint-Théodule 

 

Limiter les rendements, rechercher la qualité avant la quantité. S‘en prévaloir aujourd’hui paraît presque démodé, tant l’évidence qualitative est heureusement recherchée par de nombreux vignerons, mais aussi par une partie des consommateurs. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la nécessité de produire plus conduira au modèle d’agriculture intensive basée sur les engrais chimiques. Il fallait une sacrée dose de volonté pour revendiquer dans les années 60 les petits rendements et la recherche de l’excellence. Douze pionniers, dont Simon Maye, Charles Caloz et Victor Moulin, tous amoureux de grands vins et respectueux de la nature, se regroupèrent pourtant sous la bannière de la Confrérie Saint-Théodule, pour défendre la qualité des vins par de faibles rendements et une culture raisonnée de la terre. En s’engageant à s’aider, à partager leurs connaissances et progresser (notamment par des voyages à Bordeaux, en Bourgogne ou en Italie et par la création d’une Commission de dégustation), ils sont parvenus à garantir une continuité de valeurs et de qualité. Aujourd’hui, près de 80 vignerons-encaveurs sont signataires de la Charte Saint-Théodule et une partie d’entre eux vient à notre rencontre aux Marchés aux vins à Zurich, Genève, Fribourg, Berne et Lausanne. Autant l‘excellence de leurs vins que leur accueil nous rappelle qu’il convient de leur rendre visite au domaine, aussi souvent que possible. 

La crème de la crème  

A ce niveau-là, c’est évidemment une question de goût… Voici quelques-unes des perles de notre dégustation, entre vignerons confirmés et une nouvelle génération qui annonce le meilleur. 

Thierry Constantin, ancien champion suisse de marathon, a l’œil vif et malicieux. Il semble à l’aise, même en terres genevoises, tout comme ses vins, déliés, précis, élégants. Une cohérence que l’on retrouve sur toute sa gamme, avec un Païen 2017 (Savagnin) aux notes rustiques et de pêche blanche, nappé de gras mais cadré par une allonge tendue bien que chaleureuse. Son Amigne une abeille de Vétroz est tout aussi exceptionnelle: rares sont les vignerons qui la vinifient sèche, mais quelle amplitude! C‘est abricoté et miellé, un véritable vin des extrêmes, tranchant mais vineux, puissant mais désaltérant, acide mais presque tannique. Ce cépage, uniquement cultivé en Valais sur 38 hectares (27 hectares à Vétroz, ses sols schisteux lui convenant particulièrement), est une rareté qui mérite de vieillir cinq ans en cave… 

Mathilde Roux, Cave De L’Orlaya, Fully

Nous nous frayons difficilement un chemin entre les dégustateurs ébaubis devant la rayonnante Mathilde Roux, qui se plaît comme personne sur les terres granitiques de Fully. L’enfant du Vaucluse a repris en 2016 le cave Gérard Roduit et y fait depuis des vins à son image: lumineux, sincères, sans filtre. A la Cave De L’Orlaya, c‘est une expression pure et jouissive des cépages. Dans chaque cuvée, il y a du plaisir et de la simplicité. En particulier dans sa Petite Arvine 2018, saline, fraîche, au fruité aérien, un milieu de bouche gras tenu par une acidité pas mordante mais longue, avec une capacité de « reviens-y » dangereuse... Le terroir de gneiss de Fully est si réputé pour la Petite Arvine, que c’est presque son Gamay de Branson vieilles vignes 2018 (25 à 60 ans d’âge) qui nous impressionne le plus sur l’ensemble de la gamme. Il révèle ce terroir granitique à merveille, qui s’exprime si différemment que sur un Gamay sur sol calcaire. C’est rond, croquant, épicé, mais il y a une ligne droite et rigide en bouche qui tient le tout avec une cohérence pierreuse. Un grand Gamay, à la fois de soif, de plaisir et de gastronomie.  

Autre style à la Cave des Amandiers d’Alexandre Delétraz, avec sa Petite Arvine les Seyes 2018. Le vigneron aime les Petite Arvine sèches. Et à vrai dire, nous n’en connaissons pas de plus sèche, tant elle tire en bouche tout le long de son parcours. Il y a là une tension presque chablisienne chez cet artiste de la Petite Arvine. Une magnifique expression de ce cépage!  

Petite halte au domaine Sélection Excelsus. C’est Jean-Claude Favre qui a fait le voyage à Genève bien que son fils Renaud Favre ait repris le domaine en 2019. Il sourit à l’évocation de la nouvelle génération de vignerons chamosards: « ils sont différents de nous, mais dans les tripes, ce sont les mêmes ». Leur Cornalin nous rappelle que ce vieux cépage autochtone aussi appelé Rouge du Pays, lascif et sauvage à la fois, est un seigneur, qu’il soit vinifié avec ou sans bois. Sur ce Cornalin, c’est la profondeur qui nous frappe au nez, une concentration de fruits noirs sauvages, une magnifique vinosité tenue par une acidité qui enlève toute lourdeur. Voilà un bel exemple d’une culture et vinification de ce cépage capricieux, parfaitement maîtrisée. 

Nicolas Cheseaux, Cave Corbassière, Saillon

Domaine découverte de la soirée, la Cave Corbassière à Saillon. Nicolas Cheseaux a repris le domaine en 2011 et la qualité sur tous ses vins impressionne. Humble, curieux, peu sensible aux sirènes commerciales, il garde ses vins en cave quelques années avant de les vendre pour atteindre une maturité minimale. Son Johannisberg 2016 aux notes d’ananas confit est éclatant, mais c’est son Humagne Rouge 2016 qui nous souffle, cultivée sur un terroir rive droite exposé plein sud. Ce cépage qui a failli disparaître en 1960 est trop souvent cantonné à se marier à des plats de chasse alors que l’alliage de sa finesse à sa force sauvage offre une large palette d’accords... C’est ici un vin tout en finesse et sur le fruit. Le nez est serré et épicé, avec des pointes d’encens et de cannelle; la bouche est émouvante, juteuse et épineuse à la fois. Un jeune vigneron à suivre!  

Nous ne manquons pas de nous arrêter à la Cave Mabillard-Fuchs, tant les 3.5 hectares de vignes de Jean-Yves et Madeleine sont un modèle de justesse et de culture respectueuse. Lors des foires, il est parfois difficile de trouver Madeleine derrière son stand, occupée à déguster les cuvées de ses collègues! Une curiosité pour se confronter, toujours progresser. Difficile pourtant, car sa Syrah 2018 est bien l’une des plus expressives du Valais. Le nez frappe par une orange sauvage et sanguine digne d’un grand Cornas; en bouche, c’est une caresse épineuse et âpre. Sur cette terre de moraine calcaire, la Syrah exprime pleinement son potentiel et retient la minéralité du terroir. Les parfums nous accompagnent patiemment, entre noix de muscade, clou de girofle, poivre blanc… un vin qui évolue et surprend constamment.  

Nous finissons la tournée des rouges en réconfortant notre palais fatigué avec le Pinot Noir Vieilles Vignes 2017 du domaine Simon Maye & Fils. La qualité de l’ensemble des vins est exceptionnelle et la ligne est toujours aussi élégante. Mais Raphaël Maye ussit malgré cela à faire avancer encore d’un cran le domaine, avec un Pinot Noir d’une finesse jusque-là inconnue. Le nez est envoûtant et frais, la cerise vire vers la fraise mure, la bouche est souple mais structurée... Il y a là le soyeux et la grâce d’un tout grand Pinot Noir. Un vin d’esthète qui confirme la vision claire et le talent de Raphaël, qui a repris les rênes du domaine en 2017. 

Un peu de douceur pour conclure le tout chez Maurice Zufferey avec son grain noble. Mais avant cela, il faut se déglacer les papilles avec sa Petite Arvine Grand’Raye 2018, une des plus pures qui soit. Elle ne nous déçoit pas et c’est l’équilibre même! Puis l’onguent suprême: son Grain Noble 2015. Ce Pinot Gris (appelé Malvoisie en Valais), a vieilli sur souche et seules les grappes touchées par la pourriture noble sont récoltées, entre fin décembre 2015 et janvier 2016. Une élaboration risquée où toute la récolte peut être perdue, mais qui lorsqu’elle est réussie, n’a à notre sens pas d’égal dans le monde des liquoreux. Sur ce grain noble, une touche d’Ermitage accompagne le Pinot Gris et lui enlève toute sensation sirupeuse. C’est un vin de réconfort, de milieu d’après-midi, à partager à deux, ou tout seul avec une lecture, ou sans lecture pour lui-même, un vin de bien-être aux parfums d’amande et de pâte de coing. La texture en bouche serpente si onctueusement que le temps s’arrête. Grand et infini. 

Facile de faire son marché.