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Publié par le 19.03.2018

 La montre squelette est un paradoxe : moins elle comporte de matière, plus elle est chère ! Qui s’offre ces bijoux horlogers dont chaque composant est évidé à l’extrême ? Les collectionneurs les plus avertis, qui y voient une forme d’art purement horloger dérivé de la micro sculpture. C’est aussi un défi technique majeur : évider un composant affaiblit sa structure physique, met à rude épreuve sa résistance. Tout l’art du squelettage consiste donc à vider un mouvement de sa matière… tout en lui laissant le strict minimum vital pour qu’il puisse fonctionner.   

C’est inscrit dans tous les manuels de marketing : un produit doit avoir un nom attirant, positif, une promesse, être un objet de désir. L’horlogerie suit cet adage dans presque tous les cas. Presque ? Il existe quelques exceptions notables. Premier exemple, le slogan de TAG Heuer : « Don’t crack under pressure ». Il concentre une négation, un ordre impératif et le caractère anxiogène de la pression. Difficile de faire pire et, pourtant, il fait mouche, sous couvert d’une invitation au dépassement de soi.  

Autre exemple notable : la montre… squelette. Soyons honnête : qui mettrait 100’000 francs dans une montre assimilée à un tas d’os, à la mort ? Réponse : d’innombrables collectionneurs ! Les voies du marketing sont décidément impénétrables. Pourtant, l’alchimie joue à plein. Chaque année, les plus prestigieuses manufactures s’essaient à cet art qui consiste à évider une montre du maximum de sa matière, sans compromettre sa solidité ni, évidemment, sa bonne marche.  

IO Tourbillon Squelette horlogerie de luxe Go Out! Magazine Go Out!

IO Tourbillon

Mise à nu 

La maison genevoise Vacheron Constantin pratique cet art avec conviction. En témoignent notamment les versions squelettes de sa Malte ou de sa Tourbillon Traditionnelle 14 jours, deux modèles dignes d’un orfèvre. Il en va de même pour sa voisine Patek Philippe, laquelle a présenté l’année dernière son modèle phare, la Calatrava, dotée d’un mouvement dont il ne reste plus que l’essentiel.  

Montre de la marque Patek Philippe modèle Calatrava Squelette référence 5180

Patek Philippe Calatrava Squelette référence 5180

Cet art du squelettage (ou squelettisation, selon les humeurs, puisqu’aucun des deux n’existe) a toutefois largement franchi les frontières de la Cité de Calvin. En Vallée de Joux, il est devenu la signature esthétique d’une petite maison indépendante, Claude Meylan. Tous ses modèles sont squelettés, reste à chaque collectionneur à choisir le calibre qu’il souhaite voir ainsi déshabillé. Non loin de là, au Brassus, Audemars Piguet présente régulièrement des  créations nues de tout artifice. Le denier SIHH (Salon International de Haute Horlogerie) n’a pas fait exception, avec l’apparition d’une Royal Oak Double Balance Wheel Openworked, ce dernier terme étant utilisé comme synonyme d’un travail de squelettage.  

Horlogerie de l’extrême 

Evidemment, dès qu’un créneau marketing fonctionne, les marques horlogères s’engouffrent dedans. Le squelettage s’est donc vu adresser par une jeune manufacture indépendante, Hysek, qui en a poussé le concept à son plus haut point : le squelettage extrême. Il ne reste en effet plus grand chose de sa IO Tourbillon Squelette, hormis son barillet à 7h et son tourbillon à 11h, liés par un train de rouage en tenue d’Adam.  

Bovet Pininfarina OttantaSei 10-Day Flying Tourbillon

Bovet Pininfarina OttantaSei 10-Day Flying Tourbillon

Même au-delà des Alpes, une telle nudité reste rare. La maison Bovet, sise à Fleurier, a par exemple collaboré avec Pininfarina pour développer une superbe Ottantasei, un modèle à tourbillon volant doté d’une impressionnante réserve de marche de dix jours. Non loin, la florentine Officine Panerai a dévoilé en janvier l’Astronomo, une pièce de haute voltige avec tourbillon, phase de Lune, équation du temps et second fuseau horaire.  

Aux limites de la physique 

Vacheron Constantin

Vacheron Constantin

Cet art du squelettage connaitra-t-il une limite ? La réponse est simple : oui, celle des matériaux. Avec l’immense majorité des mouvements réalisés en maillechort (alliage de cuivre, de zinc et de nickel), l’horlogerie fait face à des métaux d’une dureté moyenne. A vouloir (trop) les évider, ils risquent de se briser en cas de choc sur la montre.  L’avenir du squelettage passera donc par les matériaux plus résistants, comme le carbone ou, dans un avenir plus lointain, la céramique. Problème : si ces matériaux sont plus résistants, plus denses, ils en deviennent nécessairement plus difficile à usiner et évider ! Une quadrature du cercle qui devrait occuper les horlogers pour encore quelques décennies…