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Publié par le 07.11.2018

Le Théâtre de Poche, abrégé en “Le Poche”, vient d’entamer sa saison 18/19 dans une atmosphère très “pistoche”. On rappellera aux profanes (dont anciennement votre serviteur) le fonctionnement de ce théâtre sis en Vieille-Ville : le Poche se concentre exclusivement sur les créations contemporaines. C’est-à-dire qu’en principe toutes pièces qui s’y donnent sont vierges de toute représentation, une institution militante en somme. Pour en revenir à nos linges de bain, c’est un triptyque qui ouvre cette saison et qui tourne autour de la piscine et de son atmosphère. “La Résistance Thermale”, suivie de “La Largeur du Bassin” et qui conclut sur “La Côte d’Azur”. Nous sommes allées rencontrer Lucile Carré, metteure en scène du second volet, “La Largeur du Bassin” de Perrine Gérard, pièce qui ont s’en doute ne parle pas nécessairement que de bassins de nage.
Par Vincent Magnenat

Parlez-nous un peu de votre parcours.
J’ai commencé le master mise en scène à la Manufacture en 2013, c’était alors sa deuxième année d’existence.

Donc c’est une formation assez récente? Comment cela se passait-il avant pour se former en tant que comédien en Suisse romande ?
Avant, c’était le Conservatoire de Lausanne, plus des écoles privées type Serge Martin. La Manufacture ça permet de te construire ton réseau et de t’ouvrir des portes, et surtout  d’apprendre le métier, même si ça se fait pas mal sur le tas. C’est au contact des comédiens, des créateurs que l’on apprend, constamment. La mise en scène en soi, on n’est pas tout le temps dedans et tout ce qu’on a à faire à côté, monter son dossier, arriver à des financements, convaincre des théâtres, ça occupe aussi beaucoup.

Vous avez une compagnie de théâtre, le Blackpool Club. Pour vulgariser, qu’est-ce que ça implique de diriger une compagnie ?
Ça dépend, c’est d’abord une structure flexible dont on peut faire à peu près ce qu’on veut. Pour moi c’est une coquille administrative, une association qui permet de demander des fonds. Plus avant, ça devient aussi un support de création en soi, un vecteur d’identité artistique. On sait qu’en allant voir par exemple la Compagnie l’Alakran d’Oscar Gómez Mata, on aura un concept théâtral précis. Moi j’en suis juste au début, à la structure nue.

Parlons de la pièce elle-même. Le Poche ne donne que des créations, c’est ça ?
Exact, ce sont des commandes. Vu que ce n’est pas un projet personnel dans lequel on gère absolument tout, là c’est le Poche qui choisit le texte, les acteurs. C’est un fonctionnement dit “à l’allemande”. Outre-Rhin, il y a des troupes, comme ici l’Ensemble (nom de la troupe du Poche pour la saison), et les metteurs en scène sont invités, parfois sur des projets très spécifiques.

Et ce que ça change vis-à-vis d’un fonctionnement qui ne soit pas “à l’allemande” ?
En tant que metteure en scène, c’est un luxe, un luxe incroyable. Pas d’administratif, on n’a pas à faire les contrats, ni la comptabilité. Il y a des super acteurs, une équipe technique de haut vol, un vrai luxe ! Ici, il y a une discussion très en amont avec la scénographe, Valérie Pacchiani, qui officie pour les trois pièces, puis avec les deux autres metteurs en scène, Daniel Piguet et Manon Krüttli.

Entre l’auteure, Perrine Gérard, et vous-même, ça se passe comment ?
J’ai lu son texte ! En pratique, c’est très variable. Pour la troisième pièce, Manon Krüttli par exemple, a un rapport différent puisqu’elle connaît “son” auteur Guillaume Poix depuis longtemps. Moi c’est moins le cas, je vais moins travailler en binôme. Le texte étant écrit, sauf en cas de vrai doute sur le texte, il n’y pas d’aller-retour, on se lance plus ou moins tel quel.

Vous avez eu votre première répétition le mardi 16 octobre, à quoi ça ressemble ?
Asse sobre puisque c’est un travail de table au début, mais ça va vite. Avec quatre semaines de création, on est sur des délais très courts et les étapes sont rapides. Mais ça ne veut pas dire qu’une fois lancés on ne va pas se remettre à table pour certains points en particulier

Qu’est-ce qui vous a décidé à en accepter la commande de cette pièce ?
Perrine avait écrit cette pièce lorsqu’elle était à l’ENSATT à Lyon il y a quelques années, c’était un projet de fin de cursus en dramaturgie. Ce qui m’a plu dans cette pièce, c’est ces trois nageuses adolescentes qui font de la natation synchronisée, qui doivent se démerder dans cette piscine, avec trois hommes – le maître-nageur, l’homme d’entretien et le concierge. C’est des rapports qui moi me plaisent par leur violence, c’est des rapports de domination qui sont assez jouissifs à concrétiser théâtralement, et qui s’inscrivent de ce fait en plein dans l’actualité. Il y a ce passage de l’enfant à l’adulte, l’une est plus précoces mais toutes trois font face à la même adversité. Supporter, continuer à faire ce qu’elles ont à faire, malgré la violence terriblement banale des rapports homme-femme. C’est beaucoup de commentaires sur leur physique, elles sont en maillot de bain, ça ne pardonne pas, c’est toutes ces choses-là, dérangeantes, grinçantes, la naissance du désir. On peut dire que c’est ça qui m’a intéressé.

L’aspect dérangeant d’une pièce vous attire-t-il en particulier ?
J’ai clairement un goût pour le dérangeant, le comique qui grince. Le noir, mais drôle, très trouble, un peu à la limite, j’aime bien. On le retrouve dans mon spectacle de sortie à la Manufacture que j’ai présenté et qui parle de chute amoureuse, de rupture, vues par un skater.

Pour en revenir à la pièce, on s’imagine bien qu’il doit y avoir des moments qui interpellent, où on pourrait être amené à réaliser, surtout en tant que masculin, qu’on a pu peut-être aussi en avoir été l’auteur ?
Alors… Perrine va assez loin dans sa pièce, donc j’espère pas (rires). C’est des rapports violents, une certaine image de la masculinité et de la féminité, il va falloir dealer avec ça. Un extrême total des relations genrées dans un décor complètement banal de piscine municipale. C’est un huis-clos, un bulle complète, renforcé par ces catelles de la scénographie qu’on va transformer en espace de domination, un peu comme dans la rue.

Vous connaissiez Perrine auparavant ?
Alors oui ! Pur hasard, on avait lu un de ses textes à la Manufacture, avec sa langue, bien particulière, baroque, tout en métaphores, rien n’est vraiment lisse, avec une musicalité grinçante justement, des expressions détournées. J’avais déjà son univers, très fort par ailleurs.

Quand vous avez vu son nom sur les propositions, ça vous a fait tilter ?
Oui c’est ça. Elle a un univers assez girly en fait, très pop. Premier degré clairement, des ambiances adolescentes, pop-mélancolique.

Sur le site du Poche, on mentionne votre univers punk. C’est dans quel sens ?
C’est mon fonds de commerce. C’est surtout parce que j’ai toujours écouté du punk, que j’ai toujours traîné à l’Usine, et c’est vrai que mes vacances préférées c’est quand je vais au festival punk de Blackpool en Angleterre. Cette attitude, je ne la cultive pas particulièrement mais des fois elle revient au galop (rires). Non et puis je suis Dj aussi, je passe de la soul plutôt, mais dans le fond ça revient au même. Je joue à Genève, Bienne, Lucerne, en France aussi, Paris, Bordeaux… Partout où on m’invite. Et puis j’ouvre beaucoup pour les copains.

Vous êtes française je crois non ?
Ouais, du nord de la France. Là où c’est des rapports de merde (rires), violents, et tout ce qui va avec…

Qu’est-ce que j’ai oublié de vous demander ?
C’est la première année que je suis metteure en scène, avant j’étais assistante au Poche et c’est une façon de travailler que j’aime beaucoup. Préparer ces pièces en peu de temps avec les mêmes équipes de créateurs et de comédiens, c’est vraiment quelque chose que j’aime bien, bosser en équipe comme ça. Comme t’es dans un boulot qui est très individuel, là c’est l’occasion et c’est toujours des super rencontres, avec un mélange de générations qui me plaît beaucoup. C’est un projet avec beaucoup de contraintes mais tu es très entouré.

Et donc, vous avez le trac ?
Bah ouais ! (rires)

 

POCHE /GVE
7, rue du Cheval-Blanc
1204 Genève
poche—gve.ch