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Publié par le 24.12.2017

«C’est un homme un peu dérangeant le président Sankara; il pose des questions. Avec lui, il n’est pas facile de dormir en paix…» disait François Mitterrand. Par ces mots, le réalisateur genevois Christophe Cupelin fait découvrir une des figures les plus exceptionnelles mais si méconnues qu’est le président Thomas Sankara. Mélomane, militaire et antimilitariste, féministe, anti-impérialiste et écologiste, l’ex-dirigeant du Burkina Faso a tout pour fasciner et figurer dans le panthéon des personnalités ayant façonné ce monde. L’engagement pour son pays n’épargnait ni la classe politique, ni les superpuissances, ni même sa propre personne. Il avait pour devise la «patrie ou la mort»; il en est mort. Jusqu’à ce que Christophe Cupelin le ressuscite avec son premier long-métrage Capitaine Sankara. Deux bières entamées suffisent à l’un des fondateurs du pionnier Spoutnik et membre du collectif de cinéastes genevois Laika Film pour nous immerger dans une fascinante passion, mêlant un homme, un idéal, un peuple et une terre.

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Capitaine Sankara

Est-ce la fascination que vous nourrissez pour Thomas Sankara qui vous a amené à vous passionner pour le Burkina Faso ou l’inverse?
Sankara et le Burkina Faso sont si intiment liés qu’il est pour moi difficile d’aborder l’un sans l’autre. Encore moins quand on sait qu’il a baptisé ce pays ainsi, qui veut dire, «le pays des hommes intègres». L’intégrité constitue le noyau même de sa révolution. J’ai eu la chance de le constater à 19 ans, lors d’un voyage humanitaire en 1985 où je participais à la construction d’un barrage qu’il avait lancé. impressionné par l’engagement et l’enthousiasme d’une population qui se démenait à mains nues, je n’ai pu résister à la tentation de brandir ma super-8 et filmer. Un responsable m’ayant aperçu m’a encouragé à témoigner au monde la manière avec laquelle le peuple burkinabé se démenait pour un avenir meilleur. Touché, je me suis donné pour but de me consacrer au cinéma et proposer mes services au mouvement en marche. De retour au Burkina Faso, Sankara venait d’être assassiné et la révolution… évaporé! Ne restait que mon attachement pour ce peuple et cette figure disparue.

Christophe Cupelin

Qu’a-t-il accompli pour «replacer le Burkina Faso dans le monde»?
Il avait pour habitude de répéter: «nous préférons un pas avec le peuple que dix pas sans le peuple». il a apporté davantage de progrès pour les populations pendant les quatre années de sa présidence que durant un demi siècle de colonisation française. Sa politique d’affranchissement, qui promeut notamment l’autosuffisance alimentaire de la nation, l’a amené à prendre radicalement position contre toute forme d’influence impérialiste ou néocoloniale. C’est dans cette optique qu’il a tenté de réformer en profondeur la société civile –qu’il considère comme encore figée sur le modèle féodal– en luttant contre les inégalités entre hommes et femmes, l’analphabétisme, la corruption et les privilèges des fonctionnaires et de la classe politique, toujours en encourageant les citoyens à se saisir de leur propre destinée.

Figure anti-impérialiste et féministe, il était aussi écologiste…
Un authentique pionnier, notamment avec son programme contre l’avancée du Sahel. Chaque famille devait planter une centaine d’arbres par an. Pour se marier, le couple devait se présenter à la mairie avec deux jeunes arbres à élever. En tout, quinze millions ont été plantés en quinze mois pour faire reculer le Sahel.

En visionnant le film, une chose retient immédiatement l’attention, la bande son, ne réunissant que Fela Kuti et The Ex. D’un côté le père de l’afrobeat et de l’autre un groupe punk hollandais des années 80? Pourquoi ce choix?
The Ex se marie parfaitement avec l’esprit révolutionnaire de Sankara et, surtout, c’est le groupe que j’écoutais lorsque j’étais au Burkina. Fela Kuti, quant à lui devait absolument apparaître dans mon documentaire. Ce dernier représente une figure artistique incontournable du panafricanisme et de la lutte contre la corruption des dirigeants africains. Invité pour se produire lors d’un concert prévu à Ouagadougou, Sankara ayant été assassiné entre temps, il n’a jamais eu lieu…Il m’arrive de les imaginer, tous les deux, en train de jouer un morceau. Qui sait, peut être qu’un jour des archives apparaîtront où nous les verrons autour d’une guitare…

Des projets pour la suite ?
Un seul: me démener à donner au Burkina une mémoire audiovisuelle