Al-Punchlife

 «(…)C’est dans le plus obscur, dans la marge qu’il se passe des trucs intéressants. C’est une fois que le monde s’est assis sur ta gueule que tu peux le juger(…) » confiait Casey au média Surl en 2015, dans une interview croisée avec Virgine Despentes (1). En s’incluant à demi-mots dans le camp des dominés, Casey parlait également pour d’autres. Pour celles et ceux, en 2019, toujours du mauvais côté d’une fracture sociale de plus en plus nette, comme un poignet meurtri sur une pochette.

On peut avancer, peut-être sans trop se tromper, que la musique de Al répond à deux critères : l’analyse et le morcèlement. Lui-même navigue entre colère, résignation et désenchantement,  souvent d’une mesure à l’autre. C’est que les rapports de force ont toujours constitué l’essence de sa musique, quel que soit le contexte. Que celui-ci se réfère à la condition sociale de son auteur, la double vitesse de la société ou le rap game. Si les thèmes ne proposent rien d’inédit pour le genre musical – quoiqu’ il y aurait matière à discuter- leur traitement surprend. Pour chaque rouage analysé, l’ensemble du mécanisme tousse un peu plus. En substance: la discrimination en France remonte au déracinement d’une population immigrée, couplée à la ghettoïsation et au non-emploi. Avec comme conséquence un déterminisme auquel il est difficile d’échapper : « Slalom entre pôle emploi et prison/ mon opinion c’est qu’on te laisse pas d’options ». Aucun des titres de Punchlife n’explicite le cheminement précité. Cependant, différentes mesures éparpillées ça et là aboutissent à cette conclusion. 

Ce regard aiguisé et sans compromis date au moins de 2001, époque où Al s’extraie de sa « brousse dijonnaise » pour rejoindre la jungle parisienne. Point de chute du crew Anfalsh, formé aux alentours de 2005, auquel appartient Casey, B. James, Prodige et lui-même. Soit un quatuor de marginaux dotés de points de vue baignés dans la soude caustique.

Au statut de citoyen de seconde zone s’ajoute une particularité. Celui d’oublié médiatique. Malgré une carrière solo débutée officiellement sur disque en 1998, Al est quasi-absent des médias numériques (ses interviews se comptent sur les doigts d’une main). Quarante-sept ans, vingt-et-un ans de rap, quatre albums solos et plusieurs projets collectifs: Al a bien quelque chose du vétéran. Un vétéran perché sur une tour HLM observant le monde par le grand bout de la lorgnette. Mais également résidant du bâtiment, donc soumis aux contraintes inhérentes à la (sur)vie en location.

Un rapport à la réalité qui nourrit ses textes. D’abord pour les présentations : « (…) Avant Al je suis Alain Mazars/je suis sorti d’un avion qui arrivait de Dakar ». Ensuite pour l’idée d’un quotidien devenu routine avec une pointe de nihilisme qui lui est propre: « Cette nuit j’ai fait un rêve comme Martin Luther et puis le réveil a sonné, je suis allé pisser, j’me suis douché, j’ai petit-déjeuné et puis je suis allé bosser ». En peinture, on aurait pu parler d’hyperréalisme du quotidien. Ici on dira qu’on passe du rap du « ter-ter » à du rap terre à terre. Ses mesures les plus marquantes retranscrivent le quotidien le plus banal. 

Ce rap du quotidien légitime sans surprises son avis quant au débat opposant réalité et fiction.  Attention alors aux réveils brutaux de ceux qui fantasment ou s’inventent sans vergogne des vies de narcotrafiquants: « Négro, j’aimerais bien être là avec ces mythos d’mc’s quand la réalité les rattrape ». A l’ère du « rap netflix », la sentence est salutaire. Au-delà des mises en garde bravaches, il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il se positionne seul contre tous : «…Qui que vous soyez, faut pas venir me faire chier ». Mais toujours avec des explications : « Il paraît qu’il faut être capable de s’aimer soi-même pour que les autres nous aiment/Bon ok, forcément, il a fallu que j’arrête de m’étonner de susciter tant de haine». 

(1) http://www.surlmag.fr/casey-et-virginie-despentes-interview-part-1-2015/

Album « Punchlife » disponible sur toutes les plateformes de téléchargement légales et en physique à cette adresse :

https://matierepremiere21.bigcartel.com/