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Publié par le 12.03.2018

Sculpteur, performeur, photographe et blogueur, l’artiste multicasquette Ai Wei Wei ne se présente plus. Son engagement ? On l’avait saisi à travers son impressionnante installation dans une salle de concerts berlinoise, où il avait empilé 3000 gilets de sauvetage enlisés sur l’île de Lesbos ou encore via La Loi du voyage, un canot gonflable long de 70 mètres avec, à son bord, 258 figures de réfugiés. Son film Human Flow poursuit tout naturellement ce travail de sensibilisation sur la question migratoire à travers d’étourdissantes images et d’intervenants pertinemment choisis. Conçu à partir de millier d’heures de rushs, durée traduisant le désir de tendre au maximum vers une forme d’exhaustivité qui n’oublierait personne, le film hante des semaines après nos esprits de visions apocalyptiques d’exilés harassés par des jours de marche et paralysés aux frontières. Un doc choc ayant le mérite d’extirper ces réfugiés à l’implacable grammaire des journaux télés. Ai Wei Wei souligne la parenté qui lie tous ces hommes en naviguant savamment entre angles intimistes et macroscopiques. Sans moral ou véritable message à délivrer, il réussit brillamment une réflexion sur la condition humaine et à offrir un refuge cinématographique à ces vies tronquées. Bulle discursive autour d’un bol de nouille avec un artiste extra-ordinaire aussi humble que profond.

D’où est né votre intérêt pour la question migratoire ?
Le travail artistique sur cette thématique est né bien avant mon incarcération en Chine. Je l’ai mis en place et lorsque j’étais enfermé, j’ai poursuivi mon travail depuis les barreaux de ma prison avec les moyens disponibles. Assigné à résidence, je n’avais pas le droit de voyager car on m’avait confisqué mon passeport.

Vous avez été restreint dans vos déplacements alors que vos sujets dans Human Flow sont forcés de partir. En quoi le fait d’être privé de la liberté de se déplacer se compare-t-il à devoir voyager pour survivre?
Je me sens également concerné car j’ai moi-même grandi avec un père en exil car anticommuniste. Pendant toute ma jeunesse, j’ai été témoin des pires traitements, des pires discriminations et des pires exactions infligées à un être humain. Pour faire face à ce sentiment de dislocation, mon père me disait d’imaginer que je provenais de là où j’habitais, de le penser fort. Mais lorsque vous êtes étranger, le sentiment d’appartenance à une nouvelle communauté n’est jamais réellement consolidé. Si une plante est coupée, elle meurt, l’homme a quant à lui est doté d’une nature exacerbée à survivre. Il n’oublie jamais vraiment d’où il vient. Les réfugiés que j’ai suivis ne viennent pas en Europe pour des raisons économiques. Non, ils ne risqueraient pas leur vie pour cela ! Ecoutez-les, leurs histoires sont déchirantes. Des parents envoient leurs enfants afin de leur donner une meilleure chance de survivre que de rester auprès d’eux. Qui ferait-cela ?

Portrait de Ai Weiwei - (c) Pierrem Fehr pour Go Out Magazine Genève dans le cadre de la sortie du Film Human Flow

Pourriez-vous nous décrire votre première interaction avec ces exilés ?
J’étais sur cette belle plage et je vois un bateau dériver, s’approcher paisiblement du port juste en face de moi. J’ai allumé iPhone en mode vidéo et j’ai commencé à filmer. Ce que j’ai vu était choquant et incroyable : un bébé était balloté du canot, des femmes en sortaient sans que personne ne les accueillent. Je suis allé les aider et entendre leurs histoires. Certains avaient marché jusqu’à 70 heures uniquement pour atteindre le lieu où s’enregistrer. Ils dormaient sur la route, sous la pluie sous toutes les intempéries possibles et imaginables. Cela m’a rendu si curieux. Les réfugiés sont des gens fiers. Ils ont de la dignité. Ce ne sont pas des mendiants. Ils viennent pour survivre. Ils ne demandent pas la pitié.

Extrait de Humain Flow, le film documentaire de Ai Weiwei qui sera dévoilé le 19 mars à Genève dans le cadre du FIFDH

Human Flow – Extrait

Le contact humain est la clé de voûte de ce documentaire. On vous voit d’ailleurs dans une scène intime et touchante, couper les cheveux d’un réfugié…
Si je n’avais pas été artiste ou cinéaste, j’aurais probablement pu gagner ma vie en tant que coiffeur. Je coupe les cheveux des gens depuis que mon plus jeune âge parce qu’à l’époque ma famille n’avait pas d’argent. Même pour mes camarades de classe !  Ce qui m’a énormément marqué lors de mes interactions avec les réfugiés, c’est le sens du partage et de générosité de ces derniers. Ils m’offraient de la nourriture bien qu’ils en avaient très peu pour eux. Le sentiment de joie qui se lisait sur leur visage lorsque je mangeais, est indicible. Ils vous font sentir que vous êtes des leurs. Qu’est-ce que l’humanité? Quelque chose qui permet de nous identifier à travers nos actions. Partager un repas en est l’expression. C’est dans notre sang, au-delà de nos connaissances, au-delà de notre sagesse. Nous sommes pareils. Nous avons une paire d’yeux pour regarder les mêmes images. Quand nous avons faim et froid, nous ressentons la même chose.

Human flow
En avant-première le 18 mars pendant le Festival du film et Forum International sur les Droits Humains avec la présence d’Ai Wei Wei
A Espace Pitoëff – Grande salle
Rue de Carouge 52, 1205 Genève
www.fifdh.org

Espace Pitoeff | Rue de Carouge 52