Exposition

MEG | L’Effet Boomerang

mai 13, 2017 7:25 Publié par

Temps du rêve, terre de luttes

Après avoir porté son regard et celui des visiteurs sur l’Amazonie, le Musée d’ethnographie de Genève (MEG) se tourne à présent vers le continent australien avec sa nouvelle exposition L’effet boomerang. Les arts aborigènes d’Australie, à découvrir dès le 19 mai. Relativement peu connu sous nos latitudes, le patrimoine culturel aborigène s’y révèle d’autant plus riche et vigoureux qu’il a été malmené – et c’est peu dire – par les tentatives d’annihilation du rouleau compresseur de la colonisation. Une entreprise tenue en échec par la vivacité des liens unissant les peuples autochtones à leur territoire, exprimés par les récits mythologiques, la foisonnante production d’objets et, encore aujourd’hui, la farouche revendication d’une identité aborigène, notamment grâce au médium artistique.

Texte | Nyata Natalie Riad

MEG

Les dernières recherches en génétique et en archéologie le démontrent: les Aborigènes d’Australie représentent la plus ancienne civilisation du globe, se maintenant depuis l’arrivée de leurs explorateurs d’ancêtres (parmi, voire les premiers humains modernes à s’élancer hors d’Afrique[1]) sur l’île-continent il y a environ 50’000 ans. L’isolation quasi-totale jusqu’il y a environ 4’000 ans a sans doute pu contribuer à la ténacité et à une visible unicité des mythes qui peuplent le socle culturel commun aux différentes populations aborigènes. Au centre de celui-ci règne le «temps du rêve», mythe fondateur expliquant les origines de l’univers et de la vie, les interactions entre les êtres (matériels et spirituels) qui l’habitent, tout comme l’équilibre qui sous-tend ce système dynamique complexe. On y croise toutes sortes de créatures ancestrales issues de la mer, du ciel et de la terre ayant laissé leur empreinte sur le territoire, et dont les hauts faits transmis de génération en génération sont relatés par foule de récits, chants, danses et peintures et gravures. Parallèlement, des variétés d’armes (boomerangs, bien sûr, mais aussi propulseurs, massues, lances ou boucliers) et d’objets employés à diverses fins (échanges, rituels, etc.) caractérisent le patrimoine matériel aborigène. Pourtant, lorsqu’en 1770 l’explorateur James Cook débarque sur l’île – alors habitée par environ 750’000 personnes réparties en 250 groupes linguistiques – il la déclare Terra nullius, c’est-à-dire «terre de personne», un principe juridique qui ne sera invalidé qu’en 1992 par le pouvoir judiciaire australien.

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Le début de la colonisation, justifié par le principe susmentionné qui considère l’Australie comme une terre vide, marque pour les autochtones l’entrée dans une ère de réelle spoliation foncière (voyez l’ironie!) et de tentatives répétées d’anéantissement culturel. Diverses méthodes ont été employées pour atteindre cet objectif, parmi elles citons le déracinement massif des arbres gravés (les dendroglyphes) qui avaient un rôle rituel, et les «générations volées», désignant les enfants généralement nés de père blanc et de mère aborigène qui furent retirés de force à leur famille, puis placés en institutions où ils recevaient noms et éducation britanniques. Or, effet boomerang oblige, toutes ces manœuvres visant l’acculturation et le dénigrement ont eu pour résultat tout l’inverse de celui qui était escompté. Au cours du 20ème siècle, l’art se fait arme de lutte politique. Les récits mythologiques sont peints sous forme symbolique – les fameux motifs à base de points ou dot painting – et portent à un niveau international à la fois la culture aborigène et le combat d’un peuple pour ses droits. Il y a environ trente ans, c’est un mouvement désigné comme «art aborigène urbain» qui émerge au sein des grandes villes; ses représentants se considèrent comme des artistes contemporains avec une forte revendication identitaire.

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C’est toute cette histoire torturée et bien plus encore que le MEG s’apprête à conter via cette nouvelle exposition, divisée en quatre parties. La scénographie, par ses espaces blancs et ponctués de néons à l’entrée, se veut un rappel de la vision coloniale de l’Australie comme Terra nullius. Mais plus le visiteur s’enfonce dans la salle, plus la richesse et la complexité de l’univers aborigène s’impose à lui par la multitude d’objets, photographies et œuvres d’art. La deuxième partie aborde la question de l’acquisition des objets exposés par les collectionneurs en représentant chacun d’eux par un tableau. Il faut savoir que la collection d’art aborigène est l’une des plus riches du MEG, et celui-ci n’hésite pas à poser un regard critique sur le contexte ayant mené à ces acquisitions, notamment par l’installation de l’artiste en résidence Brook Andrew, issu du mouvement de l’art aborigène urbain. Ainsi, son installation – centrale – entre en résonance avec les objets qui l’entourent. Le troisième volet est consacré aux liens avec la mythologie. Y trône également une œuvre réalisée à partir des ghostnets, ces filets de pêche laissés à l’abandon et qui échouent sur les rivages des habitants du détroit de Torrès (entre l’Australie et la Nouvelle-Guinée). Que ce soit au sein des mythes ou de concrets enjeux écologiques, le rapport à la nature constitue un thème-clé. C’est finalement Brook Andrew qui clôt l’exposition par une installation immersive, réinterprétation moderne des dendroglyphes, et questionnant la représentation culturelle aborigène hors de ses frontières. De quoi se débarrasser de toute attitude ethnocentriste et se laisser porter par le temps du rêve…

MEG

L’effet boomerang. Les arts aborigènes d’Australie
Du 19 mai 2017 au 7 janvier 2018
Vernissage le 18 mai à 18h
Musée d’ethnographie de Genève
Bd. Carl-Vogt 65, 1205 Genève
www.meg-geneve.ch

[1] A propos de ce sujet débattu, lire par exemple le récent article publié dans Nature: Malaspinas, A. S., Westaway, M. C., Muller, C., Sousa, V. C., Lao, O., Alves, I., … & Heupink, T. H. (2016). A genomic history of Aboriginal Australia. Nature.

 

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