Foire d'art

De l’art engagé à l’Armory Show

avril 10, 2017 1:09 Publié par

L’Armory Show est la grande foire d’art moderne et contemporain américaine qui se tient chaque année en mars au bord de la Hudson River à Manhattan, New York. Cette année, pour sa 24ème édition à peine achevée, la section Focus – traditionnellement dédiée à des artistes d’une zone géographique choisie, a privilégié une piste d’exploration thématique autour de la question suivante: What is to be done? Que faire? Ou plus exactement, quel est le rôle de l’art dans une époque sous haute tension, capable du meilleur comme du pire? Confié à la conservatrice américaine Jarrett Gregory, Focus réunit douze galeries internationales qui présentent chacune un artiste dont le travail renvoie à des problématiques socio-politiques et culturelles fortes, miroirs de nos sociétés contemporaines. Décryptage avec l’artiste mexicaine Teresa Margolles (1963) et l’artiste afro-américaine Senga Nengudi (1943), respectivement représentées à l’Armory par la galerie zurichoise Peter Kilchmann et la galerie américaine Lévy Gorvy en collaboration avec Thomas Erben.

Texte |Lucia von Gunten

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Stand Armory

Un Focus à contre-courant

Changement d’ambiance une fois entré dans l’espace Focus, à l’écart d’une foule de visiteurs extasiée par le bloc de béton – en réalité en mousse – du collectif néerlandais Studio Drift lévitant sur le stand de la Pace Gallery (350’000 USD). Ou par un gigantesque pré éclatant investi de formes rouges et blanches ressemblant à des quilles de bowling de la célébrissime artiste japonaise Yayoi Kusama (Victoria Miro, à partir de 1 million USD).Nichée à l’étage, entre l’élégante section d’art moderne et l’espace VIP, Focus se dévoile en toute discrétion. On la raterait presque: des stands plutôt petits, un agencement simple et des œuvres, à première vue, pas franchement engageantes. À l’abri des regards, Focus attire avant tout les institutions culturelles qui viennent ici au contact d’un art certainement moins ludique mais tout aussi significatif. Une position que revendique la curatrice Jarrett Gregory en s’appuyant sur les propos de l’artiste américain Jimmie Durham: «Envisager l’art comme une échappatoire est un signe d’inhumanité.»[1] (Creativity and the Social Process, 1983). Zoom sur deux coups de cœur.

Un coup de poker qui finit mal

La photographie grandeur nature de Karla est appuyée contre le mur. En juillet 2015, dans un terrain vague de Ciudad Juárez au Mexique, elle pose pour l’artiste mexicaine Teresa Margolles, l’air à la fois grave et fier. En décembre de la même année Karla est retrouvée morte, tabassée violemment par un inconnu. Les faits sont relatés par une collègue de Karla, Ivon, dont l’enregistrement est reproduit sur deux enceintes posées à chaque extrémité du stand. L’objet du crime, une pierre en béton, habille seule le parterre carrelé. Une reproduction du certificat de décès accrochée au mur atteste de l’identité de Karla: Hilario Reyes Gallegos, âgé de 64 ans.Le traitement de sujets marginalisés ainsi que des violences dont ils sont victimes sont au centre de la démarche artistique de Margolles. À travers ses photographies, elle leur apporte une reconnaissance et leur accorde un statut – une maigre compensation face au quotidien de ces hommes devenus femmes vendant leur corps dans une ville rongée par les trafics et les injustices en tout genre.

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Teresa Margolles, Karla, Hilario Reyes Gallegos, 2016. Transsexual sex worker beaten to death, December, 2015, Ciudad Juárez, Mexico. Installation. Courtesy of the artist and Galerie Peter Kilchmann, Zurich

Telle que présentée à l’Armory, l’installation de l’artiste s’impose en réalité comme un mémorial, en hommage à une longue collaboration avec cette femme que Margolles avait invitée à Zurich l’été dernier pour participer à une performance dans le cadre de la biennale d’art contemporain européenne Manifesta 11. Margolles avait tout prévu: un jeu de poker dans un hôtel, entre Karla et Sonia Victoria Vera Bohórquez, une prostituée zurichoise, au cours duquel elles auraient partagé leurs réalités. Mais ça c’était avant le meurtre, un féminicide parmi tant d’autres, un crime sans fondement révélé par le témoignage d’Ivon: «Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça. C’était une surprise pour chacune de nous, filles transsexuelles. Peut-être ont-ils eu du plaisir à le faire, tu sais ? Ils disent que certaines personnes tuent par plaisir. On ne sait pas.»[2] À défaut d’en comprendre les raisons, souvenons-en nous, dit Margolles.

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Senga Nengudi R.S.V.P Performance avec Maren Hassinger, 1977 Courtesy of the artist (sengasenga.com)

Un corps à toute épreuve

Jeune à Los Angeles, Senga Nengudi évolue dans le contexte particulièrement enflammé des années 60, entre le mouvement afro-américain des droits civiques, les émeutes de Watts, la seconde vague féministe et les protestations estudiantines contre la guerre du Vietnam. À l’heure où l’engagement politique s’impose comme un devoir chez les artistes afro-américains qu’elle côtoie, Nengudi se démarque par une pratique artistique «scandaleusement abstraite» créant l’incompréhension: «Personne ne lui parlait car nous faisions tous de l’art politique. […] personne ne voulait avoir à faire à elle parce qu’elle ne faisait pas du ‘Black Art’»[3], se souvient son ami et artiste David Hammons (Real Life Magazine 16, 1986). Son abstraction, Nengudi la façonne depuis 1976 dans R.S.V.P (Répondez s’il vous plaît). Une série d’installations toujours en cours, dont deux sculptures sont exposées à l’occasion de l’Armory. Mêlant sculpture et performance, l’artiste se sert de collants de nylon usagés remplis de sable afin de crée un réseau de cordes tendues entre mur et sol, dans lequel elle intervient ensuite par le biais de la danse. Emmêlée dans cette toile, Nengudi – ou souvent aussi un performeur – active la sculpture par des séquences de mouvements qui provoquent simultanément l’étirement et la contraction des fibres de nylon. S’en dégage une tension qui fait référence au corps, à commencer par celui de l’artiste qu’elle a vu se transformer au fil du temps et d’évènements tels que la grossesse et l’accouchement. Intégrant une dimension interactive, ces sculptures-performances s’adressent aussi au public qui, témoin, ressent ces tensions et s’y identifie. En ce sens l’œuvre de Nengudi revêt une dimension universelle. Parallèlement, le traitement que l’artiste impose inlassablement aux matériaux de ses sculptures donne lieu à des formes évocatrices d’organes génitaux masculins et d’attributs féminins. Le collant usagé, métaphore de l’enveloppe corporelle et de la féminité, confine un corps prisonnier, noué et malmené par les étirements avant d’être réduit à un objet reproduit selon un procédé devenu presque machinal. Une allusion à la marchandisation du corps et à la capacité de résilience de la diaspora afro-américaine. Splendide. Les musées ont tout acheté.

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Senga Nengudi

 

 

The Armory Show
thearmoryshow.com
Teresa Margolles
Galerie Peter Kilchmann, Zürich
peterkilchmann.com
Senga Nengudi
Lévy Gorvy / Thomas Erben Gallery, New York
levygorvy.com
www.thomaserben.com

[1] « To use art as an escape, is a sign of inhumanity »

[2] « […] I don’t know why they did it. […] It was a surprise for all of us trans girls. Maybe it was because they did like it, you know? They say some people kill for pleasure. We don’t know.»

[3] « No one would even speak to her because we were all doing political art. […] no one would deal with her because she wasn’t doing ‘Black Art’ »

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