Livre

Cuisiner contre les préjugés

mai 2, 2017 1:19 Publié par

En publiant « La cuisine des réfugiés », Séverine Vitali – interprète de conférences – et la photographe Ursula Markus, toutes deux actives dans le milieu associatif zurichois, ont réussi le tour de force de créer un livre qui est à la fois un véritable recueil de recettes et un condensés de rencontres, le tout sans paternalisme. Voguant de préparation de plats en portraits, les photographies trouvent la juste distance, intimistes sans basculer dans le voyeurisme. Entre rires, parcours de vies et élaboration de menus goutûs avec les moyens du bord, on est bien loin de la négativité qui, ces derniers temps, prévaut dès que l’on évoque ce qu’on nomme cyniquement  « les migrants ».

Texte | Nyata Riad

C’est, d’une part, en partant du triste constat que les réfugiés sont constamment criminalisés par les médias et la propagande politique que l’idée est venue, courant 2014, à Séverine Vitali d’entamer un projet qui saurait les montrer tels qu’ils sont, simplement. L’auteure est d’autant mieux placée pour en parler qu’elle est bénévole au sein de l’association Solinetz Zürich s’engageant sur plusieurs fronts pour la dignité et les droits des réfugiés, sans-papiers et demandeurs d’asile, tout comme Ursula Markus. A force d’être invitées à dîner chez des migrants à l’aide d’urgence, l’idée du livre de recettes s’est imposée d’elle-même aux deux femmes. Mais à une condition, celle d’aller au-delà des fourneaux pour véritablement partir à la rencontre de celles et ceux qui ouvrent la porte de leur cuisine.18301239_10158649740080504_1948322373372436968_n Au gré de rencontres fortuites ou fruits du bouche à oreille, la chance leur sourit à chaque étape ou presque : l’engouement des futurs participants et des maisons d’édition alémanique (Rotpunktverlag) puis romande (Helvetiq) est au rendez-vous. Presque, car les présentations de spécialités d’Ossétie du Sud et d’Ukraine ont été contrecarrées par un refus de demande d’asile et une détention, respectivement. Malgré l’absence de recettes, les femmes concernées, leur histoire, sont néanmoins présentées dans le livre, en adéquation avec l’esprit qui a prévalu à sa création. Quant aux autres participants, ils font voyager nos papilles de la Mongolie aux Andes, en passant par le Sri Lanka, la Syrie, l’Erythrée ou le Sénégal – entre autres – par le biais de près de cinquante recettes authentiques et multitudes d’astuces, ponctuées d’anecdotes et tranches de vies joyeuses ou graves. Entre momos tibétains, injeras éthiopiens et pudding à la cardamome afghan, on découvre des parcours plus ou moins chamboulés, des familles unies ou qui espèrent se retrouver, des rêves et… parfois des années d’attente en vue d’une décision quant aux demandes d’asile.

18193370_10158649740480504_6758336570177966614_oAu fil des pages de cet ouvrage coloré et entre deux appels d’estomac titillé, on prend également conscience du rôle privilégié qu’occupe la cuisine parmi d’autres activités. Au carrefour de l’impératif biologique et de la culture, cuisiner relève éminemment de l’humain, tout comme le partage des repas, qui ont la capacité de transcender préjugés, barrières des langues et aléas de l’histoire et des vécus de chacun. Raison de plus pour dévorer ce livre gourmand et généreux !

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Séverine Vitali & Ursula Markus
La cuisine des réfugiés
Editions Helvetiq, 2016
www.helvetiq.ch
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